À 65 ans, Hubert Lachize incarne plus d’un demi-siècle de passion pour la pêche à la carpe. Celui que la communauté carpiste surnomme affectueusement « Tonton » ou « Mister Baits » a traversé toutes les époques de cette discipline, des sessions clandestines de nuit dans les années 80 jusqu’à l’ère du digital où il s’est imposé comme l’un des vulgarisateurs techniques les plus respectés du milieu.
Des rivières du Beaujolais aux championnats du monde
L’histoire d’Hubert commence dans les années 70, au bord de la rivière Ardière dans le Haut-Beaujolais, où son grand-père maçon l’initie à la pêche à la truite. Mais c’est la carpe qui va rapidement captiver ce jeune pêcheur. À une époque où le matériel moderne n’existait pas encore en France, Hubert apprend les fondamentaux avec des cannes en bambou et une approche instinctive du poisson.
Le tournant de sa carrière survient dans les années 80, lorsqu’un collègue de travail, pionnier de la pêche à la carpe « à l’anglaise » dans la région lyonnaise, lui fait découvrir les techniques modernes. L’anecdote est savoureuse : pour s’offrir ce matériel hors de prix, Hubert arrête de fumer et s’achète, un an plus tard, le même équipement que son mentor Alain Pérard. Deux bénéfices majeurs pour le prix d’un sacrifice.
Son parcours en compétition illustre parfaitement sa progression. Cofondateur de la Fédération Française de Pêche à la Carpe (FFPC) dans les années 90 avec le club « Pêcheurs de la Cité » à Lyon, Hubert enchaîne les enduro avant d’intégrer l’équipe de France pendant cinq ans. Quatre championnats du monde jalonnent cette période, dont un mémorable à Montargil au Portugal, où défiler avec le drapeau français devant plus de mille spectateurs reste l’un de ses souvenirs les plus intenses. Aux côtés des frères Mahin, véritables idoles de l’époque, il contribue à structurer le carpisme compétitif français.
Mister Baits : la plume scientifique de la carpe
Avant YouTube, Hubert s’est fait un nom dans la presse spécialisée. Repéré par Philippe Lagabbe, figure légendaire du carpisme français devenu son ami et mentor, il devient rédacteur pour Médiacarp puis Carp Magazine. C’est là qu’il se forge une identité unique avec sa rubrique « Mister Baits » (Monsieur Appât), où il décortique les aspects chimiques et scientifiques de la pêche à la carpe.

Sa formation en chimie industrielle lui permet d’aborder la discipline sous un angle technique que peu maîtrisent. Propriétés des farines, comportement des carpes selon le pH de l’eau, pression atmosphérique, préparation optimale des graines… Hubert casse les codes et démonte les idées reçues avec rigueur. L’exemple qu’il cite est parlant : pendant des décennies, les carpistes ont ajouté des kilos de sucre dans leurs noix tigrées en pensant que c’était indispensable. Hubert démontre dans ses vidéos que c’est totalement inutile, la graine produisant déjà naturellement la fameuse « glu » recherchée. Aujourd’hui encore, malgré 40 000 à 50 000 vues sur ses vidéos consacrées au sujet, il voit toujours circuler cette fausse information sur les réseaux sociaux.
Pour illustrer cette approche scientifique, le magazine l’avait même fait venir à Besançon pour une séance photo mémorable dans un véritable laboratoire de chimie, blouse blanche et éprouvettes à l’appui, créant ainsi l’image iconique de Mister Baits.
La révolution YouTube : vulgariser pour mieux transmettre
Lorsque les magazines périclitent dans les années 2010, Hubert se retrouve « orphelin », privé de sa tribune pour partager sa passion. Pendant plusieurs années, au bord de l’eau, les anciens continuent de l’appeler « Mister Baits », vingt ans après, témoignage de l’impact durable de son travail éditorial.
C’est en 2018 qu’il se lance sur YouTube, après avoir suivi des formations sur l’algorithme de la plateforme. Son approche est claire dès le départ : pas de ralentis esthétiques, pas de couchers de soleil à répétition, mais de la technique pure, filmée en facecam depuis son bureau, comme un professeur donnant un cours. D’ailleurs, ses abonnés le surnomment rapidement « Monsieur le Professeur ».
Le succès est immédiat et dépasse toutes ses espérances. Là où les formateurs parlaient de 1 000 abonnés en un an comme objectif, Hubert atteint ce chiffre dès le premier mois et culmine à 15 000 abonnés au bout d’un an et demi. Aujourd’hui, sa chaîne principale « Tribun Hub Carp TV » compte 26 000 abonnés, et sa chaîne secondaire « Tackle Karp Test » dédiée aux tests de matériel en totalise 11 000.
Le pseudonyme « Tribun » vient d’une soirée mémorable dans un pub irlandais à Lyon, où son ami Philippe Lagaphe avait organisé une cérémonie parodique d’adoubement à l’épée. Chaque participant avait reçu un titre, et Hubert était devenu « Tribun » en référence à son bagou légendaire. Quant à « TKT Carp Test », c’est un jeu de mots astucieux : en remplaçant le « C » de Carp par un « K », cela donne TKT, « t’inquiète » en langage SMS, le message étant « t’inquiète, je vais tout t’expliquer ».

L’indépendance comme ligne de conduite
Ce qui distingue Hubert de nombreux autres créateurs de contenu pêche, c’est son choix radical de l’indépendance. Alors qu’il était sponsorisé par Rod Hutchinson, marque iconique fondée par une légende anglaise de la carpe, il a quitté tous ses sponsors pour devenir totalement libre de ses choix et de ses paroles.
Son deal avec les fabricants est transparent : il choisit lui-même le matériel qu’il souhaite tester dans leurs catalogues, le teste pendant trois à cinq mois en conditions réelles, et livre un retour honnête, défauts inclus. Si un produit est vraiment mauvais, il ne fait tout simplement pas de vidéo dessus. Les marques lui envoient le matériel gratuitement, mais ne le paient pas. Ses revenus proviennent des publicités Google, de l’affiliation Amazon et d’un partenariat avec Pêcheur.com.
Cette approche lui a valu la confiance de 90% des fabricants qu’il a contactés. Les 10% restants ? « Certains sont trop égocentriques », explique-t-il avec franchise. « Pour eux, leur marque est la meilleure et il n’y a rien à en dire, même si c’est de la merde. » Mais peu importe : avec son réseau développé en plus de 40 ans dans le milieu (il connaît personnellement les directeurs commerciaux de la plupart des grandes marques), Hubert a accès à suffisamment de matériel pour alimenter plusieurs chaînes.
Le prix de la passion
Derrière les 26 000 abonnés se cache une réalité que peu connaissent : un travail colossal. Hubert passe entre 8 et 10 heures par jour devant son ordinateur, week-ends compris, hors temps de pêche. Il écrit tous ses scripts (certains nécessitent 8 heures de rédaction réparties sur plusieurs semaines), tourne ses vidéos (40 minutes de tournage pour 15 minutes de vidéo finale), monte tout lui-même, crée ses miniatures et assure sa propre communication.
En 2024, pris dans une spirale d’engagements avec des sponsors d’appâts qui lui offraient du matériel pour des tirages au sort hebdomadaires, il a produit plus de 80 vidéos entre 10 minutes et une heure. « J’ai fait gagner plus d’une demi-tonne d’appâts à mes abonnés », se souvient-il. Mais le prix à payer a été énorme : un burnout complet en août 2024, le poussant à faire une pause salutaire.
Les coûts sont également substantiels : Adobe Premiere Pro, Artlist pour les musiques libres de droit (600 euros par an pour ses deux chaînes), déplacements dans les salons… « Au taux horaire, je gagne moins que le RSA », confie-t-il avec humour. Mais l’argent n’a jamais été sa motivation première. Retraité d’une carrière bien remplie dans l’encadrement de l’industrie chimique, Hubert fait YouTube pour partager, transmettre, et éviter de « rester comme un vieux con à regarder la télé assis sur le canapé ».

Une communauté qui lui rend bien
L’investissement d’Hubert dans sa communauté va bien au-delà des vidéos. Dans les salons comme celui de Montluçon, il passe quatre à cinq jours à rencontrer ses abonnés, faire des selfies (600 à 700 par week-end), tout en maintenant le même sourire du matin au soir par respect pour ceux qui l’attendent. « Pour eux c’est un cadeau que je leur fais de faire une photo, mais pour moi c’est un cadeau qu’ils me font de me suivre », explique-t-il avec humilité.
En 2025, il a organisé une conférence mémorable au salon de Montluçon, réunissant cinq grands noms internationaux de la carpe sur scène : Thomas Flöger (Allemagne), Léon Hohendieck (Pays-Bas), John Lewillian (Angleterre), Philippe Lagabbe et Michel Mahin (France). La salle de 1 000 places était archi-comble, avec des spectateurs debout dans les allées – un record pour le salon. « Quand la lumière s’est allumée et que j’ai vu tout ce monde, j’ai pris un coup de pression. Les deux premières minutes, j’ai eu du mal à lancer », avoue-t-il. Un moment de fierté intense pour celui qui voulait simplement partager sa passion.
La philosophie Lachize : la passion avant le poids
Ce qui ressort de toutes les conversations avec Hubert, c’est sa philosophie de pêche à contre-courant de la tendance actuelle. Dans un milieu obsédé par les gros poissons et les records de poids, il prône le plaisir simple de la prise, quelle que soit la taille. « Je connais des mecs qui se challengent à prendre une 20, puis une 25, puis une 30 kilos. Ces gens-là ne sont pas passionnés. Quand ils prennent des poissons de 10 ou 12 kilos, c’est insignifiant pour eux et ils ne sont même pas contents. »
Hubert, lui, est aussi heureux de prendre une 5 kilos qu’une 18 kilos. « Mon pari, c’est d’aller à la pêche, de mettre un piège en place et de leurrer la carpe pour qu’elle se fasse prendre sans découvrir le piège. Le poisson n’est que le fruit de tout ce qu’on a fait. »
Cette approche s’étend à sa pratique avec ses amis : ils partagent les départs en alternance, quel que soit le rod pod sur lequel sonne le détecteur. « Il m’est arrivé plein de fois où des mecs ont pris leur plus gros poisson sur mes cannes. Comme moi j’ai pris mon plus gros poisson sur les cannes de mon pote. On s’en fout, c’est de l’aléatoire, c’est de la chance. »

Des souvenirs qui marquent une vie
Parmi ses plus beaux souvenirs de pêche, Hubert évoque une session en 2023 à Mequinenza, en Espagne, sur le Rio Segré. Après plusieurs jours capot, il prend enfin une commune de 20 kilos le dernier jour, dans la dernière heure de pêche. Mais dans l’euphorie, sa GoPro tombe à l’eau avec tous les rushs de la semaine. Refusant d’abandonner, il plonge dans une eau à 10 degrés par 8 degrés extérieurs pour récupérer la caméra dans 1m50 de vase. « Quand je repense à tout ce par quoi je suis passé, c’est invraisemblable. D’être passé par toutes les sensations. »
Le pire souvenir reste la session d’octobre 2024 à Orellana. Partis le 29 octobre, Hubert et ses amis traversent Valence au moment exact où la catastrophe climatique frappe l’Espagne avec ses centaines de morts. Ponts effondrés, routes coupées, glissements de terrain… « À 10 secondes près, on passait sur un pont qui s’effondrait. On serait morts. » Une fois arrivés après 24 heures de route (au lieu de 14), les drames s’enchaînent : Hubert se blesse gravement en tombant sur des rochers, puis apprend qu’un ami qui devait venir est en phase terminale, puis qu’un autre est décédé. « Pendant le voyage de retour, notre second ami meurt. On est arrivés à l’enterrement avec les camions et les bateaux au cul. » Une session qu’il ne souhaite à personne.
L’avenir d’une légende vivante
À 65 ans, Hubert n’a qu’un seul regret : ne pas avoir commencé YouTube plus tôt. Mais son objectif aujourd’hui est clair : créer du contenu pérenne qui continuera d’éduquer les carpistes dans 10, 15 ou 20 ans. « Une vidéo où tu vas prendre du poisson, dans 10 ans elle ne vaut plus rien. Tandis que moi, ce sont des principes chimiques, physiques, techniques qui ne changeront pas. Dans 15 ans, tu reprends mes vidéos et c’est exactement la même chose. »
Après son burnout de 2024, il a repris un rythme plus soutenable, avec 15 à 16 scripts terminés en réserve début 2026. Sa chaîne continue de croître, portée par des vidéos qui dépassent régulièrement les 55 000 à 65 000 vues, même plusieurs années après leur publication. Ses abonnés reviennent régulièrement voir ses tutoriels : « Ça fait trois fois que je retourne voir la vidéo depuis deux ans parce que j’arrive jamais à me rappeler comment il faut faire. »
Reconnu par ses pairs, sollicité par les marques, apprécié de sa communauté qui l’appelle affectueusement « Tonton », Hubert Lachize a réussi son pari : devenir une référence incontournable de la pêche à la carpe technique, accessible à tous, sans tomber dans les travers du marketing agressif ou de la course aux records.
Au bord de l’eau, quand un ancien l’interpelle encore en l’appelant « Mister Baits » vingt ans après ses articles, Hubert sourit. La boucle est bouclée. De la plume à la caméra, d’une rivière du Beaujolais aux plus grands lacs européens, sa passion n’a jamais faibli. Et c’est bien là l’essentiel.