Léana Fishing (Vernet) portrait de la première youtubeuse pêche de France

Interview

À 20 ans, Léana Vernet est sans doute la seule youtubeuse à faire vivre la pêche en vidéo en France. Près de 65 000 abonnés, des sponsors, un métier à plein temps qu’elle exerce depuis quatre ans. Mais derrière la caméra fixée sur le torse, il y a surtout une fille tombée dans la pêche avant même de savoir marcher, qui parle sans filtre de l’argent, des critiques, de la nature et de ce que c’est qu’être une femme dans ce milieu en 2026.

On a discuté plus de deux heures. Elle a tout abordé en toute transparence. Voici l’essentiel.

Une enfance au bord de l’eau

Léana le dit en souriant : elle pêchait déjà avant de naître, dans le ventre de sa maman qui accompagnait son papa au bord de l’eau. Dès trois ans, le voilà qui l’emmène traquer la carpe à l’anglaise sur un petit étang. Elle se contente de se balader pendant qu’il sort les poissons, mais le virus est là.

Tout bascule vers huit ans, avec la pêche de la truite au bouchon. Après le divorce de ses parents, elle habite à côté d’un petit étang et y va tous les jours. Le rituel est immuable : retour du collège, sac posé, canne en main, direction l’eau. Des journées entières l’été, de 7 h à 22 h, les bras brûlés par le soleil mais l’œil rivé sur le bouchon pour quelques gardons. Puis la carpe avec son papa, dans un petit village de Bretagne où la gamine qui pêchait avec son père intriguait tout le monde.

Vers 12 ou 13 ans, la bougeotte arrive. Marre d’attendre, envie de tester autre chose. C’est là qu’elle découvre les premières chaînes de pêche sur YouTube et qu’elle se met au leurre, avec un ensemble Decathlon à 30 euros. Au début, elle ne jure que par la cuillère, trouve les leurres souples et durs « stupides », et fait ses premières perches et brochets comme ça. Son papa finira par s’y mettre avec elle. Le reste, c’est dix ans de perfectionnement.

La rencontre Decathlon, ou la vidéo qui a tout lancé

Beaucoup l’ont vue, cette fameuse vidéo, et beaucoup ont cru à un montage. Il n’en est rien. En 2021, Léana fait un stage au rayon pêche de son magasin Decathlon, seule au milieu des cannes. Un après-midi, un client vient échanger une vessie de float tube percée. Elle reconnaît Tristan Hedouin, qu’elle suivait sur YouTube. Lui ne sait pas encore qui elle est.

Le lendemain, il revient. La veille, sa voiture a été fracturée et tout son matériel volé : cannes, vêtements, et surtout des mois de rushs sur ses disques durs. Il veut tourner une vidéo où il repart de zéro, et demande conseil à la stagiaire pour reconstituer un set de débutant. Timide à l’extrême, rouge, de la buée sur les lunettes tellement elle respire fort, Léana accepte malgré tout de passer devant l’objectif. L’après-midi même, Tristan sort une perche de 46 cm sur un spot réputé difficile. La vidéo atteindra 100 000 vues en cinq jours, un record pour l’époque.

Rien n’était scénarisé. Tout s’est joué au feeling, dans un rayon de magasin.

Le duo, le mentor et un petit mystère

Depuis, ils tournent énormément ensemble, et le public adore leur duo. Tristan est devenu son mentor : c’est lui qui lui a tout appris du tournage au montage, au point qu’aujourd’hui elle filme exactement comme il lui a montré. Tourner à deux est devenu une évidence, ils anticipent ce que l’autre va vouloir sans même se parler.

Sur la nature exacte de leur lien, le suspense reste entier et c’est assumé. Couple, frère et sœur, cousins, amis ? Ils laissent les gens spéculer en commentaire et s’en amusent. La seule chose confirmée : ils sont colocataires et vivent sous le même toit, dans la fameuse « coloc des Bretons » qui regroupe une partie de la bande.

Comment se fabrique vraiment une vidéo

L’idée que beaucoup se font, arriver au bord de l’eau et pêcher, est très loin de la réalité. Sur une journée de 7 h à 21 h, Léana pêche peut-être une heure et demie. Le reste, c’est l’intro, les plans drone, les explications, le cadrage, les positions improbables pour bien filmer une touche.

Sa méthode est rodée : une introduction systématique en arrivant, le choix du leurre commenté selon le spot, puis l’attente du premier poisson avant de vraiment scénariser. Si rien ne vient et que le spot n’a pas de potentiel, elle plie et refait une intro ailleurs. Contrairement à l’image qu’on lui prête, elle ne court pas après le gros poisson. Ce qui fait marcher une vidéo, c’est souvent l’imprévu : un chabot préhistorique aperçu entre ses jambes, un homard à œufs, un type qui débarque en pleine session. Une vidéo carpe banale interrompue par un homme agressif a fini à plus de deux millions de vues.

Son obsession aujourd’hui n’est pas la vue, c’est la régularité : sortir deux à trois vidéos par mois, quitte à faire des formats simples, parce que YouTube récompense la constance.

L’envers du décor financier

C’est là que Léana est la plus transparente. Elle a quitté l’école en classe de seconde, à 16 ans, pour saisir une opportunité qui ne se représenterait pas. Pari risqué, mais ses parents, déjà à l’aise avec les réseaux, lui ont fait confiance, ainsi qu’à Tristan.

Côté revenus, oubliez le cliché du youtubeur millionnaire. La monétisation YouTube lui rapporte entre 1 200 et 1 400 euros les bons mois, mais peut chuter à 500 ou 700 quand elle sort moins de vidéos. Elle explique au passage la différence entre le CPM, ce que paient les annonceurs, et le RPM, ce que YouTube reverse réellement. À cela s’ajoutent les marques, qui rémunèrent par catégorie de produits : un partenaire pour les leurres souples, un autre pour les durs, un autre pour les cannes. Aujourd’hui Spro lui verse autour de 800 euros par mois pour la partie leurres, et d’autres collaborations complètent l’ensemble. Le tout en prestation de service, facturé via sa société.

Important : presque tout se fait par démarchage des marques, pas l’inverse. Pour une personne qui se décrit comme timide et un peu insociable, décrocher le téléphone pour négocier a longtemps été un calvaire. Le partenariat Spro, lui, est né en magasin, simplement parce qu’elle adorait déjà leurs produits et qu’elle est allée le dire.

« Guignols de la pêche » ?

Les youtubeurs pêche sont souvent décriés, et Léana le sait. On les catégorise vite, on les prend pour des amateurs qui ne savent pas pêcher et qui ont juste de la chance. Sa réponse est nette : cette chance, on la provoque, en insistant des heures, parfois des jours, sur un spot.

Surtout, elle pose un cadre clair sur ce qu’elle fait. Elle ne se vend pas comme une donneuse de leçons, mais comme de la pure distribution de plaisir : « J’emmène les gens à la pêche, je fais du divertissement. » La comparaison qui revient, et qu’elle adopte en riant, c’est celle de la « Léna Situations de la pêche ». Le malentendu vient souvent de là : confondre les vidéos conseil et les vidéos divertissement. Cela ne l’empêche pas de transmettre, forte d’une quinzaine d’années de pêche et d’une dizaine au leurre. Mais sa priorité reste le plaisir partagé, pas le tutoriel.

Les spots, le no-kill et le catch and cook

Le revers de la médaille, c’est la pression sur les spots. Des gens passent des heures sur Google Maps pour localiser une zone, font des heures de route pour pêcher là où elle a sorti un beau poisson. Au début, ça la touchait beaucoup, surtout sur les coins de son enfance. Elle a fini par l’accepter, en rappelant que ces zones étaient déjà pêchées avant elle, et que ceux qui maîtrisent leur spot continuent d’y faire du poisson.

Sur le prélèvement, son discours est plus tranché qu’on pourrait croire. Elle ne garde quasiment jamais de poisson d’eau douce. Quand elle fait du catch and cook, c’est par amour de la cuisine et avec une vraie recette à la clé, sur des poissons faits pour être consommés comme la truite arc-en-ciel d’élevage. Et elle insiste sur la pédagogie : on peut prélever, mais il faut savoir quoi prélever. Plutôt un brochet de 70 cm qu’un gros reproducteur qui maintient la rivière en bon état. Le tout en gardant en tête que ce qui est tenable en Bretagne, gorgée de truites, ne l’est pas dans des régions où l’espèce a quasiment disparu.

La nature, au-delà de la pêche

Léana est avant tout une amoureuse de la nature, et ça se voit de plus en plus dans ses vidéos. Les champignons, c’est une passion héritée de son papa : chez elle, des cèpes congelés, des chanterelles séchées, et l’envie de filmer davantage ces balades en forêt. Elle aime cueillir ce que la nature offre gratuitement, des pommes sauvages aux figues.

Le prochain virage, c’est la chasse. Elle vient de passer son permis et l’assume malgré une famille longtemps anti-chasse et son propre rapport plutôt no-kill. Sa logique est cohérente : elle mange de la viande, mais refuse les conditions d’élevage et d’abattage industriels. Chasser, c’est pour elle reprendre la main sur ce qu’elle consomme, un sanglier valant plusieurs mois de viande, abattu proprement. À terme, elle rêve d’une vie plus autonome avec potager, poulailler et recettes maison.

Être une femme dans la pêche

Léana est, à sa connaissance, la seule femme à faire ce type de vidéos en France. Un avantage en termes de visibilité, dit-elle, mais qui s’accompagne d’un revers plus sombre. Elle reçoit des centaines de messages par jour et, parmi eux, son lot de comportements déplacés. Comme ce trentenaire qui, alors qu’elle avait 17 ans, lui avait carrément réservé une chambre d’hôtel à son nom pour qu’elle vienne « pêcher » avec lui. Ou ce suiveur qui recréait compte sur compte à chaque blocage, au point de la mêler à une dispute de couple.

Elle préfère pourtant en retenir le positif. Au quotidien, elle reçoit surtout des messages de mamans qui se mettent à la pêche avec leurs enfants après avoir vu ses vidéos, de jeunes filles ravies de voir enfin une fille à l’écran. Et elle aimerait que d’autres femmes se lancent, parce que le milieu n’a rien à y perdre.

Leandro, et la pêche qui dépasse la pêche

Le moment le plus marquant, c’est peut-être la vidéo qui a inspiré cette interview. Contactée par l’association des Petits Princes, qui réalise les rêves d’enfants gravement malades, Léana découvre que le souhait du petit Leandro, 13 ans, est tout simplement de la rencontrer. Après une visio surprise, elle organise dans son dos un week-end de pêche près de Lille, mobilisant sa communauté pour trouver un étang adapté.

Le résultat l’a bouleversée. Malgré une maladie lourde, Leandro n’a cessé de sourire, de blaguer, de lui apprendre ses propres techniques. Au départ, elle ne comptait pas filmer. Elle a finalement sorti une vidéo, surtout pour offrir un souvenir à la famille. Le petit, lui, l’aurait revue d’innombrables fois. Une vraie claque, qui lui a rappelé que derrière Léana Fishing, il y a juste un humain. Une belle leçon, à l’heure où le milieu vient d’être marqué par un drame, l’hommage allant à la famille du jeune Théo.

Le questionnaire Tom Sawyer

Son meilleur souvenir — Son premier record sandre, il y a trois ans, au lac de Guerlédan. Après avoir décroché et raté des poissons pendant des heures avec un matériel trop souple, elle sort enfin un sandre de 70 cm en fin de journée glaciale, le poignet encore marqué par la violence de la touche. Burger King pour fêter ça.

Sa pire galère — Et un vrai message de prévention. En pêche du bar dans la vase, le pied bloqué dans une botte trop grande, elle s’enfonce jusqu’aux hanches pendant que la marée monte. Sortie in extremis par ses compagnons après avoir abandonné ses waders, elle fait une crise d’angoisse une fois sur la berge. Son conseil : pêchez à deux en mer, et n’hésitez jamais à abandonner du matériel, ce n’est que du matériel.

Sa canne préférée — Une Spro Freestyle aujourd’hui disparue du catalogue, qu’elle a perdue par-dessus le float tube quelques minutes après son record de chevesne. Elle en a pleuré.

Son moulinet — Le Revo EXD d’Abu Garcia, surtout pour son violet et les poignées assorties.

Son leurre — Le chatterbait, son arme anti-capot.

Son poisson — Les percidés, perche et sandre.

Son spot idéal — Les petites rivières à truite, seule au milieu de l’eau, le calme et le bruit du courant.

Le spot dont elle rêve — Les rivières à saumon de Norvège, avec les ours sur les berges. Et le dorado à la mouche en Argentine, dans des eaux cristallines.

La personne qui l’a inspirée — Cyril Chauquet, comme beaucoup de sa génération.


Retrouvez l’intégralité de cet échange de plus de deux heures dans l’épisode de Tous des Tom Sawyer avec Léana Vernet, alias Léana Fishing. Pensez à vous abonner à sa chaîne si ce n’est pas déjà fait.