Si vous êtes passionné de pêche et que vous avez traîné sur YouTube ces dix dernières années, vous avez forcément croisé sa tête. Anthony Boyer, alias Tosh, fait partie des tous premiers créateurs de contenu pêche en France, ces « dinosaures » qui filmaient déjà leurs sessions au carnassier quand personne n’imaginait qu’on puisse en vivre. Onze ans après la première vidéo, la chaîne Scarna Fishing amorce un virage. L’occasion de revenir sur un parcours qui raconte, en creux, toute l’histoire de la pêche sur YouTube dans l’Hexagone.
Des premières parties de pêche dans l’Aveyron
Chez Tosh, la pêche n’a rien de familial. Ni le grand-père, ni le père ne tenaient la canne. Tout commence par un voisin, Cédric, qui l’emmène pour la première fois au bord de l’eau, et par ces petites têtes de brochets empaillées accrochées au mur qui impressionnent tellement un gamin de dix ou douze ans. Le déclic est immédiat : une fois accroché, c’est fini.
Le vrai apprentissage passe ensuite par le milieu associatif du sud de l’Aveyron. Repéré tout jeune avec un copain sur les concours et les animations locales, il est pris sous l’aile des associations qui l’initient au carnassier et à la truite. Un point sur lequel il insiste volontiers, des années plus tard : c’est ce tissu associatif, quand il est vraiment actif, qui donne aux plus jeunes l’envie de persévérer, et qui fait qu’aujourd’hui des guides de pêche installés dans la région ont commencé par une simple colonie de pêche.
Ses premiers vrais souvenirs de compétiteur, ce sont les concours de pêche au coup, à la grande canne. Fils de gréniers, il avait accès à toutes les graines et farines possibles et fabriquait ses propres amorces, au grand étonnement de ses parents. Vers quatorze ans arrivent les pêches plus actives, les leurres souples, le carnassier et la truite.
Une vidéo partagée à un ami, devenue une chaîne
La suite s’écrit à Toulouse, où il part se former comme technicien du son dans l’audiovisuel. La pêche reste une passion de week-end, dans l’Aveyron, loin du street fishing encore balbutiant en ville. Puis retour au pays, et retour à la pêche très régulière.
La toute première vidéo, en 2015, n’a aucune ambition. Tosh voulait simplement montrer un ruisseau à un ami avec qui il partageait le même coin. YouTube était le moyen le plus simple d’envoyer le fichier, et à la question « voulez-vous rendre cette vidéo publique ? », il s’est dit qu’il n’y avait rien de mal à laisser un mec pêcher à l’écran. La chaîne s’appelait alors Totoch, et les strikes musicaux pleuvaient parce qu’il collait des morceaux au petit bonheur.
Le vrai basculement arrive avec une vidéo tournée à la GoPro aux côtés de Jérémy, alias Canito, son complice de toujours. Brute, sans caméra, sans texte, avec un moteur qui crache une fumée noire dans un décor sublime : tout sauf lissé, exactement comme ils vivaient la pêche au quotidien. Cette vidéo dépasse les mille vues, puis les dix mille. La tête ne tourne pas pour autant : ils savent qu’un compteur de vues ne change la vie de personne. Mais le technicien du son, lui, se dit qu’avec un peu de titrage, quelques belles images et une vraie caméra, il peut apporter une plus-value inspirée des grands films de pêche à la mouche.

Quand la passion devient un métier
Pendant trois ans, tout ce que rapporte la chaîne, ce sont des leurres. Le tout premier sponsor n’est même pas français : c’est un fabricant suédois, séduit par une vidéo au float tube et un carton de leurres envoyé spontanément. Suivent des partenariats avec des magasins locaux, toujours en échange de matériel. Les pays nordiques avaient alors une bonne longueur d’avance sur la monétisation du contenu pêche.
Le déclic professionnel porte un nom : Rapala. Contacté par la marque pour un sujet en Irlande, Tosh s’entend demander un devis. Il monte une société en quelques jours, envoie son premier devis calqué sur ses tarifs de technicien audiovisuel, deux jours de tournage, deux jours de montage, et il est accepté. Le tournage irlandais, entre brochets de plus de 90 centimètres, pluie diluvienne et lumbago du guide à transporter jusqu’à un rebouteux du bout du monde, restera un souvenir épique. Surtout, il ouvre une porte : si une marque est prête à payer, c’est qu’elle a quelque chose à y gagner.
Le format compétition Battle Fish Finder, diffusé en salon, finit de convaincre les autres marques. À partir de là, ce sont elles qui viennent. La règle est posée d’emblée : des prestations ponctuelles, jamais d’exclusivité, la liberté de travailler avec les concurrents. Une position de prestataire assumée, toujours bien comprise.
La réalité des revenus, loin des fantasmes
C’est peut-être la partie la plus éclairante de l’entretien. Non, Scarna Fishing n’a jamais fait vivre ses créateurs dans l’opulence. L’objectif affiché a toujours été modeste : gagner un SMIC, tout simplement. Le plus gros versement publicitaire jamais reçu tourne autour de mille deux cents euros nets sur un mois, pour une moyenne de trois cent mille à cinq cent mille vues mensuelles, très loin des chiffres avancés pour d’autres chaînes.
Le modèle tient en réalité à un empilement de petits revenus : la publicité YouTube, les prestations pour les marques, mais aussi des vidéos pour un gîte, une fédération ou un acteur local. Jamais un seul poste énorme, toujours des chantiers qui s’enchaînent, avec des mois pleins et des mois creux, comme n’importe quel artisan. Le bateau prêté par un fabricant, renouvelé d’année en année jusqu’à un modèle très équipé, s’inscrit dans cette même logique d’influence. Une montée en gamme suffisamment progressive pour que le public la vive comme une évolution naturelle, sans jamais crier au youtubeur déconnecté.
Pêcher avec les plus grands noms
En dix ans, Tosh et Jérémy auront pêché avec la quasi-totalité des figures de la pêche française croisées dans les magazines. Le fameux mur entre youtubeurs et pros, ils l’ont fait tomber très tôt. De ces rencontres, il retient surtout les qualités humaines : Arnaud Brière, dont la précision de guide l’a le plus impressionné, Gaël Even capable d’aller gratter ses perches dans une eau à un degré, ou encore Damien Toussaint, guide truite dans les Pyrénées à l’enthousiasme communicatif.
Il évoque aussi de belles amitiés nées à l’étranger, notamment avec un créateur suédois venu passer une semaine chez lui sans jamais parler de vues ni de miniatures, uniquement pour partager des moments. Une philosophie qui résume assez bien ce que Tosh cherche dans la pêche filmée.
Un livre pour transmettre
Entre deux tournages, il a aussi signé un ouvrage d’initiation dans la célèbre collection « pour les Nuls ». L’idée ne vient pas de lui mais de l’éditeur, qui souhaitait dépoussiérer une édition vieille de plus de dix ans. Il a fallu tout remettre à jour : la pratique du no-kill, la pêche aux leurres, la réglementation profondément modifiée. Trois mois de travail, plus de trois cent cinquante pages, des grandes généralités aux petites astuces glanées auprès des meilleurs, et un objectif très simple : faire gagner du temps aux débutants tout en donnant envie de tester d’autres techniques.

Un virage vers la contemplation
Aujourd’hui, la chaîne change de rythme et d’esprit. La faute à un YouTube devenu saturé, où l’afflux de nouvelles chaînes a divisé les revenus directs, et à la pression d’une vidéo par semaine pendant plus de dix ans. Des projets de films en interne pour un grand distributeur, un nouveau poste pour Jérémy au sein d’une fédération et des questions personnelles qu’il assume ont conduit Tosh à lever le pied, sereinement, pour se soigner et se recentrer.
Ce qu’il veut désormais, c’est laisser parler les images. Fini le format vertical, place au cinémascope et aux vidéos qui prennent leur temps, sur le modèle des créateurs contemplatifs qu’il admire. Moins de compétition, moins de commentaires techniques, davantage de nature, de rencontres et d’histoires. Une série tournée en Finlande chez Rapala est déjà dans les tuyaux, avant un retour attendu à des pêches locales, du bord et en street fishing.
Onze ans après une vidéo partagée à un copain, Scarna Fishing ressemble donc moins à une chaîne qui s’essouffle qu’à un créateur qui revient, enfin, à ce qu’il a toujours voulu faire.