Il y a des projets qui naissent d’une frustration. D’autres d’une opportunité. Celui de Tony et Bastien, lui, est né d’une conviction simple : il existe en France des artisans qui fabriquent des choses exceptionnelles pour la pêche à la truite, et personne ne leur donne vraiment de visibilité. Bleu Blanc Pêche est née de cette idée-là.
Deux chaînes YouTube, une même passion
Tony et Bastien se sont connus grâce à YouTube, il y a maintenant cinq ou six ans. Bastien suivait Tony comme une référence sur la pêche à la truite au toc, avant de lancer sa propre chaîne à son tour. Aujourd’hui, les deux comptent ensemble près de 80 000 abonnés tous réseaux confondus — Tony autour de 13 000, Bastien autour de 33 000 — et collaborent régulièrement sur des vidéos qui font systématiquement de bons scores.
La question d’une fusion des chaînes s’est posée. Ils l’ont écartée. Tony est ancré dans la truite, presque exclusivement. Bastien se diversifie davantage, avec quelques incursions dans la pêche au vif l’hiver. Chacun garde son identité, son terrain, ses abonnés — et se retrouve sur des projets communs quand l’envie est là.
Ce qui les unit profondément, c’est une même conception du contenu : brut, sans sponsor, sans compromis. Zéro placement de produit sur leurs chaînes. Une liberté totale qui a aussi ses limites quand il s’agit d’en vivre.
Combien rapporte vraiment YouTube à leur échelle ?
Tony est direct là-dessus : avec 13 000 abonnés, les revenus YouTube sont minimes. De quoi payer la carte de pêche annuelle et quelques cartes journalières. Bastien, lui, a une visibilité légèrement différente sur le sujet.
Sa chaîne est fortement saisonnière : dès janvier, les anciennes vidéos de truite redémarrent naturellement. Pendant les mois de pointe — février, mars, avril — il peut générer entre 800 et 1 000 euros de chiffre d’affaires sur le seul YouTube, auxquels s’ajoutent les rémunérations Méta (Reels Facebook) et TikTok. Les mois creux restent autour de 300 à 400 euros. Sans jamais décrocher.
Quand une vidéo fait 300 000 vues, le pic peut monter à 1 500 ou 2 000 euros d’un coup. Rare, mais ça arrive.
Pour autant, Bastien est lucide : sans sponsor, vivre de YouTube au sens strict est une utopie. C’est ce qui l’a poussé à créer une boîte de production vidéo pour les marques de pêche — et plus récemment, avec Tony, à lancer Bleu Blanc Pêche.

L’idée Bleu Blanc Pêche : valoriser les artisans qui n’ont pas de vitrine
Le projet a germé en 2025, autour d’un constat partagé : des artisans français fabriquent des produits remarquables pour la pêche à la truite — mouches, cuillères, cannes, poissons nageurs, têtes plombées — mais n’ont ni le temps ni les compétences pour se faire connaître.
Tony et Bastien avaient exactement ce qu’il manquait à ces artisans : une audience, une crédibilité, et la capacité à produire du contenu photo et vidéo de qualité.
L’accord est simple : chaque artisan fabrique pour Bleu Blanc Pêche en exclusivité. Les produits n’existent pas sur leur propre site. Bleu Blanc Pêche gère la communication, les réseaux, le site, les expéditions. L’artisan reçoit des commandes régulières sans avoir à vendre lui-même.
Au lancement, en novembre 2024, ils référencent 15 artisans et environ 80 produits. Parmi eux :
- Franck (Pêcheurs des Hautes Terres) — fabricant de cannes
- Tanguy (GDN Utique) — monteur de mouches, déjà bien connu dans la communauté
- David Pano — poissons nageurs artisanaux
- Nicolas — têtes plombées
- Axel (Pyrene Renko) — cuillères fabriquées dans les Pyrénées
- Cyprien — épuisettes en bois travaillé
Un artisan, un produit. La règle est claire pour éviter de surcharger des gens qui ont souvent leur propre activité à gérer en parallèle.
Made in France : les limites assumées
Tony et Bastien ne prétendent pas à une pureté absolue. Certains consommables — émeillons, hameçons Gamakatsu, plombs — sont impossibles à sourcer en France à un coût raisonnable. Ils ont sondé leur communauté avant d’en intégrer. La réponse a été claire : tant que c’est transparent, les clients acceptent.
Ces 5 % de produits non-français servent aussi à compléter l’expérience d’achat. Un client qui vient chercher du matériel de pêche au toc doit pouvoir remplir son panier sans avoir à aller ailleurs.
Les galères du lancement : le vrai visage de l’entrepreneuriat
Bastien fabrique lui-même les bas de ligne préplombés vendus sur le site. Vingt-cinq à l’heure, à 3,90 euros l’unité, avec émerillon intégré pour éviter le vrillage. C’est le produit le plus rentable du catalogue — et aussi celui qui prend le plus de temps.
Les carnets de bas de ligne « à monter soi-même » ont failli voir le jour. 450 euros de cartonnettes commandées, production lancée, puis abandon en cours de route. Trop de temps, trop peu de marge une fois tout calculé. L’argent est parti. La leçon est restée.
Les épuisettes artisanales de Cyprien — fabriquées en bois, vendues 230 euros — ont failli ne jamais arriver en bon état : les filets d’un fournisseur étranger avaient des étiquettes mal posées qui abîmaient les mailles. Dix épuisettes renvoyées. Gamme entièrement reformatée.
C’est ça, entreprendre : des décisions prises dans l’enthousiasme, des coûts qui surprennent, des fournisseurs qui ne répondent pas toujours dans les délais. En trois mois et demi d’activité, Bleu Blanc Pêche a déjà connu tout ça.
Ce qui marche vraiment
Les produits qui cartonnent sur le site sont les consommables : les larves et voodraks de David (en rupture régulière), les bas de ligne préplombés de Bastien, les petites têtes plombées récemment intégrées. Des bonbons, comme dit Bastien. Des produits qui s’ajoutent naturellement dans les paniers.
Les cuillères d’Axel sont en rupture quasi permanente — Axel gère aussi sa propre marque et ne peut pas toujours suivre. C’est la vraie contrainte du modèle : la production est humaine, artisanale, incompressible.
En février 2025, ils ont réalisé 100 commandes. Personne ne l’avait anticipé.
La suite : au-delà de la truite
Les catégories carnassier, carpe, pêche au feeder sont déjà créées sur le site. Des artisans travaillent déjà sur des leurres souples pour le brochet. Des bouchons de pêche au coup fabriqués par un artisan en micro-entreprise sont dans les tuyaux. Des bouillettes maison sont en discussion.
L’ambition est claire : devenir la référence du matériel de pêche artisanal français, toutes techniques confondues. Pas pêcheur.com. Quelque chose de plus humain, plus lent, plus local.
YouTube continuera, mais à un rythme moins soutenu. Les Reels et les formats courts prendront plus de place — chaque vidéo publiée génère des commandes traçables en temps réel via leur outil de gestion. Le contenu devient un outil commercial direct, plus seulement une passion partagée.

Le meilleur souvenir commun : le Canada
Quand on leur demande leur meilleur souvenir de pêche ensemble, Tony et Bastien racontent le Canada, juillet 2024. Un lac perdu au milieu de la forêt québécoise, accessible uniquement en canoë — en réalité une pirogue en bois — sur cinq kilomètres d’eau, suivis de trois kilomètres à pied dans la boue avec les moustiques, la pirogue sur la tête, sous une chaleur écrasante.
À l’arrivée : un lac secret, de la truite mouchetée qui peut faire 70 centimètres, quatre pêcheurs perdus au milieu de nulle part. La pêche était difficile. Le barbecue, exceptionnel. Le retour, épique.
C’est peut-être ça, finalement, qui résume Bleu Blanc Pêche : deux amis qui n’auraient jamais dû se rencontrer, qui ont décidé que l’aventure valait la galère.
Retrouvez l’intégralité de l’interview de Tony et Bastien dans l’épisode du podcast Tous des Tom Sawyer, disponible sur YouTube.
Retrouvez leurs produits sur bleublancpeche.fr