Il y a des leurres qu’on achète après les avoir vus nager. Pas après avoir lu un test, pas après avoir écouté un copain, non : après les avoir regardés évoluer dans un bassin de salon, la tête collée à la vitre, en se disant que ce truc-là ne peut pas ne pas prendre. Le BBZ fait partie de ceux-là. Au début des années 2000, il débarque en France dans un contexte où personne ou presque n’a la canne pour le lancer, et il s’impose quand même comme le swimbait de référence pour pêcher le brochet.
Vingt-cinq ans plus tard, il est toujours en gamme. Il a changé de nom, il a perdu son créateur en route, il s’est décliné vers le bas, et il continue de prendre du poisson dans les mains de gens qui n’y connaissent rien. C’est à peu près la définition d’un leurre légendaire.
Une histoire de truites et de gros black-bass
Tout commence en Californie, avec un pêcheur nommé Bill Siemantel et un lac. Un grand lac, avec dedans d’énormes truites arc-en-ciel. Siemantel observe une chose simple et pourtant décisive : les plus gros black bass du plan d’eau ne mangent pas des petits poissons blancs, ils mangent des truites. Des truites entières, des proies de vingt centimètres.
Or à l’époque, rien sur le marché ne permet d’imiter ça correctement. Siemantel court le circuit Bassmaster, Spro entretient depuis toujours des relations étroites avec les pros américains, les deux se rapprochent et lancent un projet commun. Le BBZ naît de cette rencontre.
La première taille sortie est le 8 pouces. Ce n’est pas un hasard et ce n’est pas un caprice : c’est la taille des proies. On commence donc par le plus gros, ce qui, avec le recul, a quelque chose de rafraîchissant à une époque où la logique industrielle voudrait qu’on lance d’abord le format le plus vendeur. Le succès commercial suit, et la gamme se décline ensuite vers le 6 pouces, puis vers des versions en forme de shad.
Petite précision de vocabulaire au passage, parce qu’elle revient souvent : le shad américain n’est pas un leurre, c’est un poisson. Une espèce fourrage, l’équivalent de nos ablettes ou de nos gardons. Ce que les Américains appellent swimbait, nous l’appelons souvent paddle tail. Les mots voyagent mal, et beaucoup de malentendus techniques naissent exactement là.
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Big Bass Zone, et pourquoi ce nom a disparu
BBZ, ça veut dire Big Bass Zone. Le nom est la propriété de son créateur, et c’est à peu près la seule chose que Bill Siemantel a conservée quand la collaboration avec Spro s’est arrêtée.
Les raisons de la rupture sont un mélange assez banal de questions de royalties et de désaccords sur l’avenir de la gamme. Guillaume Nuget, arrivé chez Spro il y a sept ans, ne s’en cache pas : il fait partie des causes. À son arrivée, la gamme est mal travaillée. Ruptures de stock permanentes, coloris exclusivement américains, aucune adaptation au marché européen. Il veut retoucher tout ça. Siemantel, lui, est fermé sur le sujet. Chacun est reparti de son côté, Siemantel a monté sa structure, et le leurre s’appelle désormais Spro Swimbait en Europe.
Dans les faits, tout le monde continue de dire BBZ. C’est même sans doute le meilleur indicateur de ce que le leurre représente : un nom commercial qu’on n’arrive pas à effacer des habitudes de langage des pêcheurs.

Le claquement, la vraie signature du leurre
C’est le point technique le plus intéressant de la conception, et celui qu’on comprend le moins bien tant qu’on n’a pas comparé.
Beaucoup de swimbaits articulés cherchent la fluidité. Une nage ample, continue, naturelle, avec des segments qui s’enchaînent sans à-coup. Le BBZ, lui, ne cherche pas ça. Siemantel voulait du bruit. Il voulait qu’à un moment de la récupération, un segment vienne littéralement claquer contre le suivant, avec ce côté légèrement robotique qui surprend au premier essai. C’est particulièrement audible et visible sur le 8 pouces.
L’idée n’est pas de faire vrai à tout prix, elle est de déclencher. Ce claquement est un signal, une rupture dans le flux, quelque chose qui casse la monotonie et fait basculer un poisson suiveur en poisson mordeur. Quand on compare avec d’autres imitations de truite du marché, plus fluides et plus amples, on comprend immédiatement que ce sont deux philosophies différentes, pas deux niveaux de finition.
Cette logique se retrouve dans l’animation que Siemantel préconisait à l’origine, et qui n’est pas du tout celle que la plupart des pêcheurs français appliquent. Il déconseillait le linéaire lent. Il prônait ce qu’il appelait le directional change : un coup sec pour démarrer la récupération, puis un ou deux autres en cours de route pour faire pivoter le leurre jusqu’à cent quatre-vingts degrés. Objectif : activer les poissons qui suivent sans se décider.
Vingt-cinq ans plus tard, on voit des Japonais faire des huit avec leur canne au bord du bateau pour déclencher un poisson au dernier moment, et on trouve ça moderne. C’était déjà l’intuition de départ : contre des poissons éduqués, il faut de l’aléatoire.
Quatre densités, pas trois
C’est une erreur qu’on lit régulièrement, y compris chez des gens sérieux. Le BBZ n’a pas été décliné en trois densités mais en quatre.
Le flottant, d’abord. Puis le slow sinking, qui descend d’environ dix centimètres par seconde et couvre l’immense majorité de nos pêches. Puis le fast sinking, qui triple cette vitesse pour aller chercher les poissons profonds. Et enfin un quatrième modèle, beaucoup plus confidentiel de ce côté de l’Atlantique : le modèle océan, autour de deux cents grammes, conçu pour le striped bass américain.
Cette dernière version dit assez bien ce qu’était le projet initial. Un leurre pensé pour des poissons qui mangent gros, dans des milieux qui n’ont pas grand-chose à voir avec nos rivières.

Un leurre longtemps réputé hors de prix
Il faut se souvenir de la réputation qu’avait le BBZ à ses débuts en France : celle d’un big bait japonais hors de prix. Il n’était ni japonais ni particulièrement cher au regard de ce qui se pratique aujourd’hui, mais le marché n’était pas le même.
Deux choses ont changé. D’abord le marché lui-même, avec l’arrivée de swimbaits nettement plus onéreux qui ont fait glisser le BBZ vers le milieu de gamme sans qu’il bouge d’un euro. Ensuite la structure de distribution : Spro est implanté en direct depuis 2018, là où le leurre passait auparavant par un distributeur, avec la marge supplémentaire que cela suppose. Les grosses tailles tournent aujourd’hui autour de trente-huit euros, ce qui, pour un swimbait de cette dimension, se situe dans la fourchette basse.
L’autre obstacle de l’époque était plus physique que financier. Le 8 pouces fait vingt et un centimètres pour cent quarante grammes. C’est lourd pour sa taille, sensiblement plus que des concurrents de dimension équivalente, et en 2005 très peu de pêcheurs français possédaient une canne capable d’envoyer ça. Aujourd’hui un leurre de cinquante grammes ne choque plus personne. À l’époque, c’était un mur. C’est d’ailleurs le 6 pouces, plus civilisé, qui a réellement fait connaître le leurre en France.
Le 5 pouces, ou l’art d’aller à contre-courant
La nouveauté de cette rentrée est un 5 pouces, et c’est Guillaume Nuget qui en est à l’origine. Le contexte de la décision mérite d’être raconté, parce qu’il dit quelque chose du marché.
Au moment où le projet démarre, tout le monde va dans le même sens : plus gros, toujours plus gros. Spro a déjà de très gros leurres en catalogue. Plutôt que d’ajouter une ligne à cette course, l’équipe prend le chemin inverse et propose un swimbait plus petit, en s’appuyant sur une action qui a déjà fait ses preuves.
La motivation est double. Il y a d’abord un constat de terrain : à partir de la mi-juin, quand la chaleur s’installe, les grosses tailles deviennent nettement moins efficaces. Beaucoup de pêcheurs rangent alors le swimbait pour l’été, faute de format adapté. Il y a ensuite un constat de salon : un nombre considérable de pêcheurs restent réticents à attacher un 6 pouces au bout de leur ligne. Un format plus modeste, qui prend de la perche, du brochet et à peu près tout ce qui passe, est le meilleur moyen de leur faire franchir le pas.
Le résultat fait vingt-quatre grammes pour cinq pouces, et son action slow sinking a été volontairement ralentie par rapport aux 6 et 8 pouces. La raison est très concrète : nos plans d’eau et nos rivières se couvrent d’herbiers d’année en année, et une descente à dix centimètres par seconde plongeait trop, accrochait trop. Une coulée plus lente permet de passer au-dessus de la végétation, ce qui est exactement ce qu’on demande à un leurre d’été.
Dernier point appréciable : tout l’équilibrage du BBZ est situé à l’avant et assez bas. On peut donc le modifier facilement, en ajoutant un plomb collant sous la tête pour conserver un plané horizontal, ou sur le nez pour le faire piquer plus vite, sans dénaturer la nage.
Huit coloris, et pas quarante
Sur la question des coloris, la position de la marque est à contre-courant de ce que font les Japonais et les Américains, qui en proposent des dizaines. La gamme tient en huit références, considérées comme essentielles, avec un ajustement des nuances chaque année et des séries limitées ponctuelles.
Ce n’est pas seulement une posture. Sortir un coloris pérenne engage une production sur plusieurs années, et un coloris de niche finit inévitablement en fond de bac. Le limité permet de répondre aux demandes très spécifiques sans plomber la gamme.
Cette logique rejoint quelque chose que tout pêcheur un peu bourlingueur a observé : il existe des couleurs locales, imbattables sur un plan d’eau et transparentes ailleurs, et il existe une poignée de couleurs qui fonctionnent partout. Les habitués des voyages ont presque tous, au fond de leur boîte, ce coloris de secours qui n’est le meilleur nulle part mais qui prend du poisson en Irlande, en Suède comme en Hollande.
Côté préférences, Guillaume Nuget cite trois valeurs sûres : un perche doré, un gardon pour son côté naturel qui accroche joliment la lumière, et un fire tiger. Trois coloris pour couvrir l’essentiel, c’est déjà beaucoup.
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Comment on pêche un swimbait, concrètement
La partie matériel de l’échange se résume à quelques principes simples.
Le bas de ligne est en fluorocarbone, avec un diamètre adapté à la taille du leurre et un plancher assumé à soixante centièmes. Pas d’agrafe : un nœud direct laisse plus de liberté à la nage. La longueur tourne autour de quatre-vingts centimètres à un mètre, sans arraché supplémentaire, parce que chaque nœud est un point de faiblesse. Le fluorocarbone présente d’ailleurs un avantage inattendu : plus épais, il apporte un peu de portance et ralentit légèrement la descente du leurre, là où un avançon en titane ou en acier pend disgracieusement dès qu’on marque une pause.

Pour la tresse, un conseil qui mérite d’être répété à tous ceux qui débutent en casting : partez sur de la quatre brins. Elle fait plus de bruit dans les anneaux, elle est un peu moins fluide au lancer, mais elle pardonne. Une perruque sur une huit ou une douze brins peut vous coûter la bobine entière si un seul brin casse.
Côté cannes, le choix suit la taille du leurre. Pour du 6 et du 8 pouces, des cannes longues, à partir de deux mètres trente, avec un scion qui travaille un peu : c’est du confort avant tout, et cela aide au lancer comme au ferrage. Pour le 5 pouces, on peut redescendre vers deux mètres vingt et une canne polyvalente de type chatterbait, parce qu’on n’est plus dans la même pêche. Le gros swimbait longe des structures, on lance loin, on veut que le leurre reste le plus longtemps possible dans l’eau. Le petit prospecte vite, entre deux herbiers, le long d’une bordure de roseaux.
Reste la question des ratios de moulinet, sur laquelle nous ne sommes pas tombés d’accord, et c’est très bien ainsi. L’argument en faveur des ratios lents, autour de 6.4 ou en dessous, n’est pas seulement une histoire de vitesse de récupération : c’est la capacité à tenir une couche d’eau une fois le tempo trouvé. C’est un savoir-faire que les pêcheurs japonais maîtrisent remarquablement, y compris sans électronique. L’argument inverse consiste à préférer un moulinet rapide et à adapter soi-même sa vitesse, ne serait-ce que pour ramener rapidement quand le lancer est raté ou qu’on est sorti de la zone. Les deux écoles prennent du poisson.
Ce qui fait qu’un leurre devient légendaire
Il y a deux façons pour un leurre d’entrer dans l’histoire. La première consiste à répondre à une problématique très spécifique, sur de gros poissons ou de grands milieux. La seconde, plus rare, consiste simplement à prendre énormément de poissons, de toutes tailles, dans les mains de tout le monde.
Le BBZ appartient à la seconde catégorie, celle des leurres qu’on met entre les mains d’un débutant en lui disant : tu lances, tu ramènes, tu feras du brochet. Les guides irlandais ne disent pas autre chose. Et c’est précisément ce qui en fait un objet intéressant, parce qu’un leurre qui pardonne tout est aussi un leurre qu’un pêcheur expérimenté peut animer, twitcher, plomber, ralentir et personnaliser pendant des années sans en faire le tour.
Pour un enfant qui commence, l’argument est encore plus fort. Quand on balance un leurre souple dans cinq mètres d’eau, on ne sait pas si on pêche ou si on traîne un morceau de plastique. Avec un swimbait qui nage seul, sous les yeux, on comprend ce qu’on fait. C’est peut-être la meilleure raison d’en garder un dans la boîte, bien après avoir cessé d’être débutant.