Mi-leurre, mi-mouche, le Chabio de Sakura est un leurre hybride à poils qui bouscule les codes de la pêche à la truite aux leurres. On a décortiqué ce bucktail jig pas comme les autres avec son designer Tanguy Marlin et Hugo Gallinaro, guide de pêche spécialiste des truites trophées. Voici tout ce qu’il faut savoir pour bien l’utiliser.
Si vous traînez un peu dans les rayons truite de votre détaillant, vous êtes peut-être déjà tombé dessus sans trop savoir quoi en penser. Le Chabio de chez Sakura ne ressemble à rien de ce qu’on trouve habituellement dans une boîte de pêcheur aux leurres. Pas de plastique, pas de bavette, pas de palette : on est ici sur un leurre construit avec des fibres naturelles, du cuir de lapin, du marabout, du crystal flash, monté sur une tête en zinc. Un croisement entre un streamer de moucheur et un bucktail jig, pensé dès le départ pour la truite.
Pour en parler sérieusement, on a mis autour de la table (virtuelle) deux personnes qui connaissent ce leurre sur le bout des doigts : Tanguy Marlin, le designer du Chabio chez Sakura, et Hugo Gallinaro, guide de pêche qui traque les grosses truites au quotidien et qui utilise ce leurre depuis sa sortie. Ce qui suit est une synthèse de leur échange dans notre podcast La Grange de Tom Sawyer.
Pourquoi un leurre à poils pour la truite ?
L’idée de départ chez Sakura était de créer un leurre qui se situe au croisement d’un leurre souple et d’un bucktail jig, mais avec une application spécifiquement pensée pour la truite. L’équipe avait déjà un bucktail jig dans sa gamme, principalement utilisé pour le brochet, et trouvait le concept pertinent : les fibres naturelles bougent avec une facilité remarquable et produisent des vibrations extrêmement subtiles. C’est précisément ce qui rend ce type de leurre si efficace sur un poisson aussi méfiant que la truite.
Le Chabio est parti d’une base de streamer pour évoluer progressivement vers le leurre hybride qu’on connaît aujourd’hui. Un gap énorme entre le point de départ et le produit fini, comme le souligne Tanguy.
Anatomie du Chabio : ce qui le rend unique
La tête en zinc
Contrairement à une tête plombée classique, le Chabio utilise ce que Tanguy appelle un « casque » : la partie intérieure est creuse, et c’est à l’intérieur que viennent se loger toutes les fibres qui composent le corps du leurre. Le choix du zinc plutôt que du plomb s’explique par la réglementation : de plus en plus de parcours, en France comme à l’étranger, interdisent l’utilisation du plomb, notamment sur les rivières. Hugo, qui pêche régulièrement sur ces parcours réglementés, confirme l’importance de ce choix.
Pourquoi pas du tungstène ? Tout simplement une question de coût et de faisabilité. Le tungstène a un point de fusion supérieur à 1200°C, nécessite des équipements spéciaux et dégage des vapeurs toxiques à la fabrication. Le zinc reste un bon compromis, même si sa densité est environ 30 % inférieure à celle du plomb.
Le corps en fibres naturelles
Le cœur du Chabio, c’est son corps en cuir de lapin. La queue, partie la plus mobile du leurre, est constituée de peau de lapin avec ses poils, c’est elle qui donne au Chabio cette nage si vivante dans l’eau. La partie avant associe de la plume, du marabout, quelques brins de silicone et des fibres de crystal flash.
Chaque matériau a son rôle précis. Le crystal flash apporte un peu de brillance. Les brins de silicone jouent sur les vibrations. Le marabout et les plumes de perdrix (présentes sur certains coloris) imitent les nageoires pectorales d’un chabot ou d’un gobie. Et surtout, tous ces matériaux ne se comportent pas de la même façon dans l’eau : ils ont des vibrations différentes, ce qui donne au leurre un aspect global très réaliste.
Profil plat et descente planante
Le Chabio a une tête au profil plutôt plat, ce qui lui confère une descente planante très intéressante. C’est un avantage considérable pour la pêche à gratter près du fond : le leurre ne tombe pas comme une pierre, il plane, et pendant cette phase de descente, les fibres continuent de bouger au moindre mouvement d’eau. On obtient un leurre vivant même à très faible vitesse, un atout décisif sur les truites méfiantes.
Les trois tailles : M, L et H
Le Chabio existe en trois tailles, identifiées par des lettres gravées directement sur le casque (pratique pour s’y retrouver dans sa boîte) :
Taille M (Medium) — 2,4 g : la plus petite, idéale pour les pêches à vue dans très peu d’eau. Hugo l’utilise principalement tôt le matin sur des truites de bordure, dans 10 à 20 cm d’eau. On la jette discrètement, elle fait très peu de bruit à l’impact, et on la ramène rapidement pour déclencher des touches de réaction. Elle fonctionne aussi remarquablement bien sur des truites qui gobent en surface : moulinée rapidement juste sous la surface, elle arrive à déclencher des poissons pourtant focalisés sur les insectes. Petit bonus : des amis moucheurs d’Hugo l’utilisent avec des cannes à mouche en soie de 7-8, et ça se lance sans problème.
Taille L (Large) — 4,2 g : le 4×4 de la gamme, celle qu’Hugo utilise dans 80 % de ses pêches. Si vous ne devez en acheter qu’une, c’est celle-ci. Polyvalente, elle se manie aussi bien près du fond qu’en surface, en linéaire comme en twitch. Elle pêche dans des courants soutenus comme dans de l’eau calme, sur des fonds allant de 0 à 3 mètres en courant modéré. C’est un vrai leurre passe-partout.
Taille H (Heavy) — 7 g : la dernière née, sortie l’année dernière, pour les conditions plus musclées. Sur les grosses eaux, les courants forts et les grandes profondeurs, c’est elle qu’il faut sortir. Sa particularité : grâce à la forme de sa tête et à son poids, elle se comporte presque comme un crankbait dans le courant, venant chercher et lécher le fond en permanence. C’est le leurre idéal de début de saison, quand les eaux sont froides et les poissons collés au fond.
Les hameçons VMC : un choix réfléchi
Le Chabio est équipé d’hameçons VMC avec un fort de fer relativement important pour un leurre à truite. Un choix délibéré de la part de Sakura : comme ce leurre est fait pour évoluer près du fond et des obstacles, il faut pouvoir extraire les poissons. La hampe est plutôt courte, adaptée à la bouche non extensible des truites, mais suffisamment costaud pour ne pas ouvrir au ferrage. Ce fort de fer ouvre d’ailleurs des possibilités sur d’autres espèces que la truite : bar, perche, bass…
Les trois coloris indispensables selon Hugo Gallinaro
Sur la gamme de 7-8 coloris disponibles, Hugo en utilise principalement trois :
Le Baitfish (tête marron) : son 4×4, le coloris qu’il utilise dans la majorité de ses pêches. C’est selon lui le plus naturel et le plus ressemblant pour imiter du fourrage type alevin ou chabot. C’est le premier à mettre dans sa boîte.
Le Crawfish (écrevisse) : incontournable sur les cours d’eau riches en écrevisses, et ça concerne beaucoup de rivières françaises. Les grosses truites, comme tout bon carnassier, raffolent des écrevisses. Entre ce coloris et le Baitfish, Hugo couvre 80 à 90 % de ses pêches.
Le vert à ventre orange : un coloris de niche, à réserver à la période de frai des vairons (globalement de mi-juin aux premiers coups de chaud, selon les rivières). Quand les vairons au ventre orangé se rassemblent sur les gravières peu profondes, les truites se focalisent dessus, et ce coloris fait mouche.
Anecdote intéressante : le coloris noir, un des favoris d’Hugo et l’un des premiers produits, a été la pire vente de la gamme et a été retiré au profit d’un Fire Tiger. Comme quoi, ce qui prend du poisson n’est pas toujours ce qui se vend.

Comment animer le Chabio : les techniques d’Hugo
L’animation de base (taille L)
La technique la plus efficace selon Hugo est un classique du truiteux : on lance trois quarts amont, on laisse le leurre couler sur le fond, puis on l’anime par des twitch, des tirées sèches qui le font décoller d’environ 50 cm du fond. On contrôle ensuite la descente pour le laisser regagner le fond en planant. C’est pendant cette phase de descente que la magie opère : les fibres oscillent, le leurre gonfle et se réduit un peu comme un poulpe, et le tout reste vivant au moindre mouvement d’eau.
Avec le coloris écrevisse, on cherche à imiter une écrevisse évoluant près du fond. Avec le Baitfish, on est sur une imitation de chabot ou de gobie, des petits poissons de fond qui vivent entre les rochers et qui figurent parmi les proies favorites des truites.
La taille H en mode « crankbait naturel »
La grosse taille de 7 g se travaille différemment. Grâce à la forme de sa tête et au courant, elle a tendance à coller au fond et à serpenter entre les cailloux, presque comme un crankbait. Même ramenée rapidement, elle garde le fond. C’est l’arme parfaite pour les poissons apathiques de début de saison, collés au fond dans de l’eau froide.
La petite taille M en mode « réaction »
Avec le 2,4 g, on est sur de la pêche de réaction sur des poissons de bordure. Petits coups de canne ou moulinage rapide, l’idée est de faire passer le leurre très vite sous le nez d’une truite pour déclencher un réflexe. Ça fonctionne aussi sur des truites en gobage, mouliné juste sous la surface.
Pourquoi le Chabio fait la différence sur les grosses truites
C’est probablement le point le plus intéressant de l’échange avec Hugo. Une truite de 50, 60 ou 70 cm, c’est un poisson qui peut avoir plus de 10 ans. Sur des parcours pressurisés, et c’est le cas de la plupart des rivières françaises, ces poissons ont vu passer des centaines de leurres. Ils connaissent la musique. Ils ont mémorisé les vibrations agressives des shads et des poissons nageurs. Beaucoup se sont déjà fait prendre et relâcher.
Le Chabio joue sur un registre complètement différent. Ses vibrations sont tellement subtiles qu’elles ne déclenchent pas le signal d’alarme chez ces poissons éduqués. On travaille essentiellement sur le côté visuel plutôt que vibratoire. Et c’est exactement pour cette raison que Hugo en a fait l’un de ses premiers choix au bout de la canne pour cibler les gros spécimens : ce leurre hybride continue de déclencher des poissons qui refusent tout le reste.
C’est d’ailleurs bien connu en pêche à la mouche : la truite répond particulièrement bien au streamer et aux matériaux à poils. Sakura a réussi à adapter ce principe dans un format accessible aux pêcheurs de leurres.
Le matériel recommandé par Hugo
Pour tirer le meilleur du Chabio, voici le setup que préconise Hugo Gallinaro :
Canne : action fast à medium-fast pour un bon ressenti quand on pêche à gratter sur le fond. Longueur de 2,30 m à 2,40 m pour un bon contrôle de bannière à distance et une amplitude de levier suffisante au ferrage. Hugo utilise la Sakura Dark Player 802M+. Puissance dans la tranche 5-21 g ou 7-25 g pour couvrir l’essentiel des pêches.
Tresse : obligatoire pour la distance de lancer et le ressenti. PE 0.8 à 1, soit environ 10 à 14 centièmes. Plutôt 12-14 centièmes si on cible de gros poissons.
Bas de ligne : fluorocarbone en 23 centièmes en base. Et voici le conseil qui peut faire toute la différence : 3 à 4 mètres de fluorocarbone en pointe. Ce n’est pas déconnant quand on vise de grosses truites éduquées. L’objectif est d’éviter que la tresse ne passe au-dessus des poissons, car les grosses truites détestent ça, c’est un vrai carton rouge.
Agrafe ou nœud : Hugo utilise des agrafes par praticité. Si on préfère le nœud, un nœud loop ou un nœud Rapala permet de garder de la mobilité, surtout sur les petites tailles.
Moulinet : taille 2005 ou 3000, avec un bon ratio. Un ratio élevé est toujours appréciable à la truite.
Les conseils pratiques à retenir absolument
Trempez le leurre avant de pêcher
C’est le conseil numéro un, et Hugo insiste dessus : laissez le Chabio une bonne trentaine de secondes dans l’eau avant de commencer à pêcher. Les fibres naturelles ont besoin de s’imbiber pour déployer tout leur potentiel. Sorti du packaging et trempé dix secondes, ça ressemble à rien. Hugo a eu plusieurs retours de pêcheurs déçus qui l’avaient à peine mouillé avant de le ranger. Faites deux ou trois faux lancers, laissez-le tremper, et là vous verrez la différence.
Évitez les lancers plein amont
La seule vraie limite du Chabio selon Hugo : sur les lancers plein amont, la queue de lapin a tendance à se repiquer sur l’hameçon, surtout dans les grandes tailles. Mais au-delà de ce problème mécanique, le lancer plein amont est de toute façon à éviter en pêche de la truite pour plusieurs raisons : on couvre les poissons avec la tresse, on a moins de contrôle sur le leurre à la descente, et on s’accroche plus souvent. Privilégiez le trois quarts amont ou le lancer à mi-distance en phase, et faites évoluer le leurre dans le sens du courant.
L’attractant : oui, mais pas n’importe comment
Si vous utilisez de l’attractant, appliquez-le uniquement sur la partie cuir de la queue de lapin (le dessous). Surtout pas sur l’intégralité du leurre : les attractants sont souvent gras, donc hydrophobes, et ils auraient tendance à plaquer les poils et à supprimer les mouvements qui font tout l’intérêt du Chabio.
Acceptez le manque de sensations
C’est un point important soulevé par Tanguy : le Chabio est un bucktail jig, pas un shad ni un poisson nageur. Il ne vibre quasiment pas dans la canne. Il faut avoir confiance dans le leurre et accepter ce manque de retour vibratoire. C’est déroutant au début pour un pêcheur de leurres habitué à sentir son montage travailler, mais c’est précisément cette discrétion qui fait son efficacité.

Pas que la truite : un leurre multi-espèces
Même si le Chabio a été conçu pour la truite, son potentiel ne s’arrête pas là. Tanguy l’a utilisé avec succès sur la perche, notamment en pêchant au pied de petits joncs dans du sable avec le coloris écrevisse. Les retours sur le bar en pêche à vue sont également très positifs : l’impact discret dans l’eau et la descente planante en font un atout en eau peu profonde. Et avec ses hameçons costauds, il n’y a aucune raison que ça ne fonctionne pas sur le bass également.
Hugo confirme d’ailleurs qu’il prend des poissons en lac aussi bien qu’en rivière. Le Chabio n’est pas réservé aux eaux courantes.
Notre avis
Le Chabio est un leurre qui change. Ce n’est pas un énième poisson nageur ou un nouveau shad : c’est un objet différent qui apporte quelque chose que personne n’a dans sa boîte, à part peut-être les moucheurs. C’est un leurre qui demande un peu d’adaptation, il faut le tremper, il faut accepter de ne pas le sentir vibrer, il faut lui faire confiance, mais qui récompense avec des prises sur des poissons que le plastique ne trompe plus.
Si vous cherchez l’ouverture de la truite avec une arme secrète dans votre boîte, ou simplement quelque chose de nouveau à essayer au bord de l’eau, le Chabio mérite clairement sa place dans votre arsenal.
Cet article est basé sur l’épisode de La Grange de Tom Sawyer avec Hugo Gallinaro et Tanguy Marlin. Retrouvez l’épisode complet en vidéo sur notre chaîne YouTube Tous des Tom Sawyer.