Il y a deux façons de parler de la compétition de pêche en France. La première consiste à commenter les classements depuis son canapé et à s’étonner que ce soit toujours les mêmes qui décident. La seconde consiste à regarder qui paie, qui organise, qui arbitre et avec quels moyens. La seconde est nettement moins glamour, mais elle explique à peu près tout, y compris les polémiques.
Cet article part d’un long échange avec Adrien Ariès, responsable technique en fédération départementale et membre du comité directeur de la FFPS Carnassier. Il a l’avantage de connaître les deux bouts de la chaîne : celui du compétiteur qui paie son inscription, et celui du bénévole qui essaie de boucler un budget.
Une fédération sportive qui n’est pas la fédération de pêche
Premier point de confusion, et il est majeur. La compétition de pêche en France ne dépend pas de la même autorité que votre carte de pêche.
La FNPF, la fédération nationale de la pêche, relève du ministère de l’Environnement. Elle fédère les fédérations départementales, qui fédèrent elles-mêmes les AAPPMA. C’est la chaîne du loisir, de la gestion des milieux et de la carte de pêche. À noter au passage, et beaucoup l’ignorent : le premier représentant du pêcheur n’est pas la fédération nationale, c’est son AAPPMA, puis sa fédération départementale.
La FFPS, elle, dépend du ministère de la Jeunesse et des Sports. C’est une fédération sportive au sens plein du terme, avec les contraintes qui vont avec. Cela explique des règles qui surprennent quand on les découvre sur une compétition de pêche : interdiction de fumer pendant l’épreuve, obligation d’avoir deux personnes par embarcation pour des raisons de sécurité. Cette dernière règle bloque d’ailleurs l’ouverture des compétitions bateau aux pêcheurs seuls, ce que certains circuits autorisaient auparavant. Ce n’est pas un caprice d’organisateur, c’est une contrainte imposée d’en haut.

Chaque discipline finance sa propre compétition
C’est probablement le point qui provoque le plus d’incompréhension chez les pêcheurs, et il mérite d’être expliqué clairement.
La FFPS est découpée en sections, et chaque section, voire chaque circuit à l’intérieur d’une section, gère son propre budget. Il n’y a pas de grande enveloppe centrale redistribuée aux disciplines. Concrètement, si un circuit fait le plein d’inscriptions, il génère un peu de trésorerie. Si un autre circuit remplit trente bateaux au lieu de cent, il perd de l’argent, et rien ne garantit qu’une autre discipline vienne combler le trou.
Les ordres de grandeur donnent le vertige quand on les découvre. Une grande épreuve bateau peut représenter un budget global de plusieurs dizaines de milliers d’euros sur un seul week-end : dotations aux vainqueurs, restauration de trois cents personnes sur deux jours, défraiement des commissaires et des caméramans, fournitures, et parfois une production vidéo en direct qui coûte à elle seule une somme considérable. À la fin de l’épreuve, ce qui reste dans la caisse se compte souvent en milliers d’euros, pas davantage.
Ce reliquat est précisément ce qui sert à envoyer une équipe de France au championnat du monde. Voilà pourquoi les équipes nationales se retrouvent régulièrement à chercher plusieurs dizaines de milliers d’euros par tombolas, ventes d’objets et mécénat d’entreprises. Ce n’est pas de la mauvaise volonté, c’est un système où le mondial est financé par les restes du circuit national.
Une piste revient régulièrement dans les discussions entre les deux fédérations : qu’un euro prélevé sur chaque carte de pêche vendue en France finance le sport. La somme changerait radicalement la donne. Elle reste, pour l’instant, à l’état de discussion.
Sans les sponsors, il n’y a pas de compétition
Il faut le dire sans détour : hors marques d’électronique et de nautisme, trouver des partenaires est aujourd’hui très difficile. Le marché de la pêche va mal, en France comme ailleurs, et les budgets de communication qui pourraient partir vers des créateurs de contenu à forte audience partent parfois quand même vers la compétition.
Cela a une conséquence directe sur un débat qui agite tout le milieu : celui du sonar à imagerie en temps réel. Beaucoup demandent son interdiction en compétition. Sauf que les fabricants d’électronique comptent parmi les rares financeurs du circuit. On ne demande pas à un partenaire de payer une épreuve où son produit phare serait interdit. Aux États-Unis, la question se pose dans les mêmes termes, avec en plus toute une industrie d’accessoires qui s’est construite autour, même si des circuits sans imagerie temps réel commencent à apparaître.
Ce qui change dans les règlements
Les règlements de la FFPS sont épais, denses et pas toujours limpides. Personne ne le conteste, y compris à l’intérieur de la fédération. Cette densité a une explication mécanique : chaque situation litigieuse rencontrée sur une épreuve a produit une ligne supplémentaire, parce qu’un compétiteur utilisera toujours la moindre zone grise à son avantage. C’est vrai dans tous les sports.
Un gros travail de refonte a été mené, moins sur le détail des lignes que sur le format des épreuves. Trois changements méritent d’être connus.
Le passage au quota remplace le classement au cumul de longueurs. Sur la principale épreuve bateau, on parle désormais de six perches, trois sandres et trois brochets par jour, avec des mesures au centimètre plutôt qu’un calcul en millimètres arrondis qui rendait les classements illisibles. Le format devient plus lisible et plus intéressant à suivre.
Les matériaux naturels sont désormais autorisés. Un leurre artificiel composé de poils ou de plumes ne pose plus problème, ce qui met fin à des situations absurdes où il fallait retirer la plume d’un popper. Les appâts naturels au sens strict restent évidemment interdits.
Le prefishing est ouvert jusqu’à la veille de la compétition, la dernière journée étant réservée à la navigation sans matériel de pêche à bord. La raison est stratégique : le prefishing est autorisé aux championnats du monde, et les pêcheurs français, faute de pouvoir s’y entraîner, arrivent désavantagés face à des Américains qui sont avant tout d’excellents prefishers.

Pourquoi les mesures se font au bateau commissaire
Beaucoup de pêcheurs ne comprennent pas cette règle, qui oblige le compétiteur à se déplacer vers un bateau commissaire plutôt que l’inverse. Deux raisons.
La première est logistique. Avec cent bateaux engagés et huit bateaux commissaires, il serait impossible de venir valider chaque capture sur place. La seconde tient à l’équité : le déplacement évite qu’une équipe verrouille un spot productif toute la journée pendant que les autres tournent à vide.
Quant au fait que la toise reste à bord du bateau commissaire, c’est un garde-fou anti-triche. Il ne s’agit pas de fantasmes de viviers cachés, mais de gestes beaucoup plus discrets : un poisson représenté deux fois dans un lot de perches, un doigt placé devant la bouche pour grappiller un centimètre. Le commissaire atteste aussi de la remise à l’eau du poisson vivant.
C’est également ce corpus de règles qui explique les décisions les plus mal comprises. L’assistance extérieure est interdite, ce qui inclut un caméraman embarqué : il filme, et rien d’autre. Un carton rouge tombé pour une simple photo prise par un opérateur plutôt que par le compétiteur peut sembler disproportionné, et il l’est probablement au regard du résultat sportif. Mais il y a quatre-vingt-dix-neuf autres bateaux qui ont respecté la règle, et un arbitre qui n’a aucun plaisir à sanctionner. Le vrai enseignement pour tout compétiteur reste le même : lire le règlement avant de venir, même après vingt ans de pratique.

Le vrai carburant du système, c’est le bénévolat
C’est le message qu’il faut retenir, parce qu’il conditionne tout le reste.
La FFPS repose sur une poignée de personnes qui y consacrent des semaines entières de travail non rémunéré, souvent après une carrière professionnelle complète. On reproche volontiers à ces structures d’être tenues par les mêmes depuis trop longtemps, mais quand des places se libèrent, il faut réunir une quinzaine de personnes prêtes à s’engager, et ce nombre n’est presque jamais atteint.
Le constat vaut identiquement à l’échelon local. Les AAPPMA cherchent des bénévoles pour les pêches de sauvetage, pour l’arbitrage sur les circuits jeunes, ou tout simplement pour siéger. Dans beaucoup de départements, la place se prend sans concurrence : le premier qui se présente l’obtient.
Contrairement à une idée reçue, ce n’est pas réservé aux retraités. On peut entrer dans un conseil d’administration de fédération à vingt-cinq ans. Et si vous faites partie de ceux qui commentent depuis leur écran ce qui ne va pas dans la pêche française, c’est probablement là que votre avis pèsera le plus lourd.