Goulven Dolle, le Breton qui a inventé le marché du rod building en France

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Il y a des noms qui ne s’oublient pas. Goulven Dolle porte un prénom breton assez rare pour que personne ne le prononce correctement du premier coup, et une réputation solide dans un coin du monde de la pêche que beaucoup de pêcheurs ignorent encore : le rod building, c’est-à-dire l’art de fabriquer soi-même sa canne à pêche à partir d’un blank nu.

Fondateur de Rodhouse, il a bâti en une quinzaine d’années une entreprise qui pèse aujourd’hui sur le marché européen, à partir d’un garage et d’une conviction que personne autour de lui ne partageait. Portrait d’un passionné qui se définit lui-même comme un dealer de carbone plutôt que comme un entrepreneur.

Des vairons du Morvan aux étiers bretons

Contrairement à ce que son prénom laisse supposer, la pêche n’est pas arrivée par la mer. Elle a commencé en eau douce, dans le Morvan, où une partie de sa famille possédait une maison. Un grand-père, un petit ruisseau, quelques vairons ramenés pour la friture, et l’affaire était pliée.

Il place ses vrais débuts autour de dix ans, quand il a pu prendre son vélo, rejoindre un poste tout seul, faire ses nœuds, escher et décrocher ses poissons sans aide. Une définition exigeante de l’autonomie, qu’il oppose volontiers à ceux qui affirment pêcher depuis l’âge de quatre ans. Avec son frère, il passait ses journées entières au bord de l’eau, à la sauterelle, à la mûre, puis à la cuillère pour les premiers brochets.

La Bretagne est venue ensuite, avec les anguilles attrapées sous les cailloux des étiers à marée basse et cuites dans des boîtes de conserve, puis les coups de filet nocturnes avec tous les hommes du village, et enfin le surfcasting dans les ports du Morbihan. Une enfance qu’il résume d’un mot, et le hasard fait bien les choses quand on parle de pêche buissonnière : du Tom Sawyer.

Il raconte sans filtre ses débuts aux leurres, quand il montait ses premiers poissons nageurs derrière une bulle d’eau parce qu’il n’imaginait pas qu’un si petit objet puisse se lancer seul. Un inconnu croisé sur la plage lui a expliqué qu’il pouvait se passer de la bulle. Vexé sur le moment, converti dix minutes plus tard.

Détail important pour comprendre la suite : personne ne lui a rien transmis. Son père ne pêchait pas, il a tout appris seul, dans les encyclopédies de pêche et à force d’essais et d’erreurs. Une manière d’apprendre qui explique beaucoup de choses sur la trajectoire qu’il a ensuite empruntée.

Du chantier au garage

Avant Rodhouse, Goulven Dolle n’était pas dans la pêche. Ancien cadre dans les assurances, il est devenu charpentier et chef d’équipe avant de tomber dans le rodbuilding. Charpentes, terrasses, pavillons : l’habitude de construire des objets, de comprendre une structure et d’assumer un geste technique.

La bascule se produit quand il découvre qu’aux États-Unis, des pêcheurs fabriquent leurs propres cannes. L’idée lui paraît tellement improbable qu’il faut qu’il essaie. Avec un petit groupe de pêcheurs du golfe du Morbihan, il passe ses premières commandes outre-Atlantique, à une époque où il n’existe quasiment aucun tutoriel, en dehors de quelques documents du monde de la mouche qui n’expliquent à peu près rien. Les premières cannes sont montées approximativement, avec des bouts de mousse collés là où ils tombent, mais elles pêchent. Et surtout, elles procurent une émotion qu’il n’a jamais oubliée : fabriquer un objet, puis aller prendre du poisson avec.

Il comprend alors deux choses en même temps. D’abord que cette passion ne laisse personne indifférent, sauf son entourage, ce qui est le signe le plus fiable d’une vraie obsession. Ensuite que personne en Europe ne s’occupe sérieusement du sujet, et que commander aux États-Unis signifie se faire rattraper par les frais de port et la douane une fois sur deux.

Il se lance entre sa cinquième et sa dixième canne montée. Rodhouse est ancrée depuis 2011 à Sarzeau, sur la presqu’île de Rhuys.

Trois ans sans salaire, et un premier chèque à 900 euros

L’histoire des débuts vaut d’être racontée, parce qu’elle contredit l’image du type qui ouvre un site et vend des trucs. Pendant trois ans, il travaille à côté, en magasin notamment, et s’occupe de Rodhouse le soir, sans en tirer un centime. Les colis, le service après-vente, le site internet, les commandes fournisseurs : il fait tout, seul.

Son premier salaire tombe alors qu’il a près de quarante ans. Neuf cents euros. Il s’en souvient encore précisément, et il l’oppose volontiers à ceux qui trouvent que tout cela avait l’air facile.

L’entreprise sort du garage pour un local de quarante mètres carrés, où il travaillera un temps à deux bureaux collés avec sa première salariée, Solène, devenue depuis son numéro deux. Ce recrutement, il le doit à un signal d’alarme : la fatigue accumulée, les saignements de nez, la conviction absurde qu’il faudrait continuer quoi qu’il arrive. Sa femme le met dans un avion, il respire, et il rentre en ayant compris qu’il ne peut plus avancer seul.

Rodhouse aujourd’hui

L’entreprise compte désormais une quinzaine de salariés, avec une informatique internalisée, une comptabilité interne, un chef produit, un pôle média et un chef de production. Elle a ajouté un showroom que l’on visite sur rendez-vous, dans une logique de pro-shop à l’américaine plutôt que de magasin classique.

Rodhouse importe et distribue tout ce qui permet de construire une canne, du blank nu aux anneaux en passant par les porte-moulinets et les fils à ligature. Le matériel vient très majoritairement d’usines américaines et japonaises, dont North Fork Composite, la société de Gary Loomis basée près de Seattle. Goulven Dolle revendique plusieurs milliers de blanks vendus chaque année à l’échelle européenne, avec des expéditions quotidiennes du Portugal à la Lituanie, et ponctuellement vers les États-Unis et l’Asie.

L’entreprise a aussi ouvert son propre atelier de fabrication. Un paradoxe qu’il assume pleinement, puisqu’il s’agit de petites séries destinées à ceux qui veulent l’expertise rod building sans monter la canne eux-mêmes, dans un segment haut de gamme assumé. Une marque maison, Roadbuilders Republic, sert de plateforme à ces développements et au conseil apporté à d’autres acteurs du marché.

Une levée de fonds de 1,3 million d’euros est venue confirmer cette trajectoire, avec un projet de nouveau site toujours à Sarzeau et une ambition européenne assumée.

Un accueil qui n’a pas toujours été chaleureux

Expliquer aux pêcheurs qu’ils peuvent construire leur canne eux-mêmes ne fait pas que des heureux. Il raconte sans détour avoir été accueilli au lance-roquettes par une partie de l’industrie, avoir été interdit de publicité dans certains supports, et avoir vu des publicités dirigées contre son entreprise. Les pressions, dit-il, ont été colossales.

Quinze ans plus tard, le tableau est apaisé. Il travaille aujourd’hui avec la grande majorité des marques françaises, n’en compte que deux ou trois avec lesquelles le courant ne passera jamais, et considère que Rodhouse a tiré le marché vers le haut en diffusant de la compétence technique là où il n’y en avait pas.

Ce qu’il transmet

Le fil rouge de son parcours tient en une phrase qu’il répète sous différentes formes : il ne se voit pas comme quelqu’un qui apprend aux autres à pêcher. Ses clients savent pêcher. Son métier consiste à leur fournir la matière et la connaissance pour traduire leur pêche en cahier des charges, puis à les laisser choisir.

C’est probablement pour cela que le personnage plaît autant. Il assume ses avis sans les présenter comme des vérités, il reconnaît volontiers ne pas être bon en chiffres ni en dates, et il continue de monter lui-même les prototypes maison sur l’établi installé dans son bureau. Quinze ans après le garage, il dit toujours ne pas être sorti de sa cave.