Ils sont des centaines chaque année à obtenir leur diplôme de guide de pêche, rêvant de vivre de leur passion. Pourtant, la plupart abandonnent au bout de quelques saisons. Matthias Lothy, ancien guide devenu créateur de leurres chez Bim Tackle, nous livre les vraies raisons de cet échec massif et les clés pour s’en sortir.
La dure réalité des chiffres
Les statistiques sont implacables et Matthias Lothy en témoigne directement : « Sur ma formation de guide, il ne reste plus grand monde, il en reste deux. » Deux survivants sur une promotion entière de BP JEPS (Brevet Professionnel de la Jeunesse, de l’Éducation Populaire et du Sport) spécialisé guide de pêche.
Cette hécatombe n’est pas un hasard. Comme l’explique Matthias : « Tous les ans tu as des fonds de guides qui arrivent, les jeunes ils sont maniaques, ils ont la patate, ils en veulent, ils arrivent, ils font beaucoup de bruit, ils brassent beaucoup de choses et puis au bout d’un moment ils se rendent compte de la réalité. »
Les vraies raisons de l’échec
1. L’illusion de la passion transformée en métier
Le premier piège est de croire que parce qu’on aime pêcher, on va aimer être guide. « Les jeunes qui attaquent là-dedans souvent, ils voient la pêche. Ils veulent faire ça parce qu’ils kiffent la pêche. Finalement, la pêche, c’est tout petit. Ça reste de l’humain, ça reste de l’animation, ça reste piloter une entreprise. C’est le gros du truc. »
La réalité est brutale : dans une journée de guidage, la part « pêche pure » est minoritaire. L’essentiel du temps se passe à :
- Gérer la relation client
- Animer et motiver
- Organiser la logistique
- Entretenir le matériel
- Faire de la communication et du marketing

2. L’usure physique et mentale
« C’est vraiment usant », témoigne Matthias. L’exemple de Jimmy Mestrello, guide reconnu, est parlant : « Il était en guidage, le lendemain il reprenait un demi-guidage qu’il ne devait pas prendre, le soir même il ne devait pas se boire un coup, il n’a pas bu un coup, il est parti dans la nuit en Hollande pour guider en Hollande. »
Cette cadence infernale a un coût physique documenté : « Etienne PIQUEL qui est un super bonhomme, monstre, il est cassé Daniel, vraiment cassé physiquement. Arthrose de la hanche, même dans les postures, tu es quand même sur un bateau dans des postures statiques. »
3. La pression de la performance constante
Contrairement à sa pêche personnelle, le guide n’a pas le droit à l’échec. « Il faut toujours être bien luné, il faut toujours être équipé, organisé et en plus il faut être efficace maintenant parce que si t’es pas efficace en tant que guide ça va 5 minutes. »
L’évolution des attentes clients aggrave cette pression : « La saucisson casse-croûte au bord de l’eau ça va 5 minutes, plus ça va et plus les gens veulent empiler des fiches. »
4. Les contraintes réglementaires
Matthias a vécu cette réalité en Alsace : « Il fallait que je me batte sur tout. Et de ce fait-là, c’était deux fois plus compliqué, voire trois fois plus compliqué. »
Les exemples concrets ne manquent pas :
- Plans d’eau où seul le moteur électrique est autorisé
- Interdictions de circuler sur les chemins menant aux mises à l’eau
- Fermetures impromptues des accès
- Pas de dérogation même en cas de malaise client
« C’était vraiment la guerre là-dessus. Et c’était tendu tout le temps, tout le temps, tout le temps. »
5. La réalité économique
Le nerf de la guerre reste financier. Comme le résume crûment Matthias : « Marre de trimer et pas réussir à remplir son frigo. »
La concurrence est permanente avec l’arrivée constante de nouveaux guides pleins d’enthousiasme qui cassent les prix. Sans compter que la clientèle a tendance à papillonner, attirée par les nouveautés.
Les signes que c’est fini
Matthias donne un indicateur imparable pour savoir quand arrêter : « Quand tu commences à attaquer ton activité de guide de pêche le matin et que le mec qui arrive tu n’as pas envie de le voir et lui parler, c’est que c’est fini pour toi, c’est qu’il faut que tu changes de métier. »
Le diagnostic est sans appel : « Il y en a qui poursuivent en tant que guide et qui justement vont faire la gueule, mal parler aux clients, qui vont râler tout le temps. Quand t’en es là, il faut arrêter, c’est que t’es usé. »

Les conditions du succès
1. La limite d’âge psychologique
« C’est bien quand t’es jeune, jusqu’à 30 ans c’est bien d’être guide, mais au-delà de 30 ans il faut vraiment être un warrior. »
Cette limite n’est pas physique mais mentale : après 30 ans, les priorités changent, le besoin de stabilité grandit, et l’énergie nécessaire pour « faire le show » quotidiennement s’amenuise.
2. L’amour du partage avant tout
La qualité essentielle selon Matthias : « Si je te fais attraper un poisson, je vais kiffer 10 fois plus que si je l’attrape moi-même. Vraiment. Si ça tu ne l’as pas en tant de guide, ça va être compliqué. »
Cette capacité à vivre par procuration le plaisir de ses clients est fondamentale. « Quand le mec, tu lui mets le poisson à l’épuisette, il faut que tu brailles aussi fort que lui. Sinon, tu n’es pas guide. »
3. Une approche entrepreneuriale structurée
Les compétences indispensables selon Matthias :
- Entrepreneuriale : « Je pilote une entreprise »
- Marketing : « Ça, ils l’ont quand même assez facilement avec les réseaux sociaux »
- Pédagogique : « Une démarche vraiment pédagogique, d’envie de transmettre et de partager »
« Si vous n’avez pas ça, ça va être compliqué. Je ne dis pas que vous n’y arriverez pas mais vous ne serez jamais un bon guide pour moi. »
4. L’adaptation aux nouvelles exigences
Le métier a évolué et continue d’évoluer : « J’ai par exemple des mecs en guidage, ils n’avaient pas le live, ils n’en voulaient pas, ils ont perdu de la clientèle parce que les mecs ils voulaient le live dans le bateau. »
Il faut être en permanence à la page technologiquement tout en conservant l’esprit « old school » du partage.
Les survivants : qui sont-ils ?
Matthias cite les guides qui durent : « Jean-Baptiste Vidal, que tu connais peut-être, qui est un très bon guide » et « Julien Rochette », son ancien collègue de formation.
Qu’ont-ils en commun ? Une capacité à allier professionnalisme et authenticité, à évoluer avec les demandes clients sans perdre leur âme, et surtout une vraie passion pour la transmission.
Jimmy Mestrello, malgré la cadence évoquée plus haut, reste une référence : « Des guides comme Jimmy qui fonctionnent, c’est aussi parce qu’il y a le petit casse-croûte, on sait s’arrêter, boire un godet, faire un resto, voilà, faire ce qui fait la pêche aussi. »
Le marché aujourd’hui : plus favorable ?
Paradoxalement, Matthias pense que les conditions se sont améliorées : « Si je devais relancer mon activité de guidage aujourd’hui, et on me sollicite souvent d’ailleurs, je pense que je pourrais y arriver bien mieux, pas parce que j’ai l’expérience, mais parce que je pense que le marché est plus mûr à l’heure actuelle. »
Les raisons de cet optimisme :
- Démocratisation de la pêche aux leurres
- Meilleure acceptation sociale du guidage
- Outils de communication plus accessibles
- Clientèle plus éduquée sur le service

Conseils pour les futurs guides
Avant de se lancer
- Testez votre motivation réelle : aimez-vous vraiment enseigner et animer ?
- Évaluez votre zone géographique : contraintes réglementaires, concurrence, potentiel client
- Préparez un business plan réaliste : ne sous-estimez pas les coûts et les délais
- Constituez une réserve financière : les premières saisons sont rarement rentables
Une fois lancé
- Diversifiez vos activités : stages, animation, matériel…
- Soignez votre communication : réseaux sociaux, bouche-à-oreille
- Restez humble et à l’écoute : chaque client peut vous apprendre quelque chose
- Sachez dire non : à un client difficile, à une prestation sous-payée
- Préservez votre santé : physique et mentale
L’école du réalisme
Le témoignage de Matthias Lothy n’est pas là pour décourager mais pour préparer. Comme il le dit : « C’est très dur comme métier, j’ai beaucoup de respect pour les guides de pêche. Pas seulement parce que je l’ai été, mais parce que je vois ce qu’ils vivent. »
Le métier de guide de pêche reste possible et passionnant, mais il demande une préparation sérieuse et des qualités qui dépassent largement la simple maîtrise technique de la pêche.
Ceux qui réussissent ne sont pas forcément les meilleurs pêcheurs, mais les meilleurs pédagogues, animateurs et entrepreneurs. Une leçon d’humilité pour tous ceux qui rêvent de vivre de leur passion.
Matthias Lothy dirige aujourd’hui Bim Tackle, créateur du fameux Chacha Bait. Son expérience de guide « raté » l’a paradoxalement mené vers une réussite entrepreneuriale dans l’industrie de la pêche, prouvant qu’il existe plusieurs chemins pour transformer sa passion en métier.
Êtes-vous fait pour être guide de pêche ?
Basé sur l’expérience de Matthias Lothy et des guides professionnels