En Savoie, entre lac du Bourget et rivières de montagne, Jimmy Maistrello a bâti sa réputation sur une approche atypique du guidage de pêche : la multi-technique assumée. À 46 ans, ce passionné défend une vision de la pêche aux antipodes des tendances actuelles. Rencontre avec un guide qui n’a pas sa langue dans sa poche.
L’HOMME DERRIÈRE LE GUIDE
Dans le triangle magique formé par les lacs du Bourget, d’Annecy et Léman, Jimmy Maistrello a trouvé son terrain de jeu. « Je suis né ici, petit, j’étais toujours collé à l’eau », raconte-t-il avec ce franc-parler savoyard qui le caractérise. À 46 ans, cet homme au physique de montagnard incarne une certaine idée de la pêche, celle qui se transmet de génération en génération.
Son histoire commence comme un conte familial. « Le schéma est plutôt simple : un papa qui pêchait bien, qui pêche encore. Une maman qui pêchait. Des oncles qui allaient à la pêche. Des grands-parents qui allaient à la pêche. » Dans cette famille, impossible d’échapper à l’attraction de l’eau. Très tôt, les sorties nature, les bivouacs avec son père et cette « envie d’aller à la pêche » s’imposent naturellement.
À douze ans, Jimmy intègre l’école de pêche du Chambéran, dirigée par Alain Bruand, père du célèbre Thierry Bruand. Un nom qui résonne encore aujourd’hui dans le monde halieutique. « Dès les quatre premières sorties, Alain m’a dit : ‘Toi, tu ferais bien d’être animateur parce que tu pêches et tu ne te prends pas trop la tête’. » À treize ans, Jimmy explique déjà comment escher un asticot ou monter une ligne. L’instinct pédagogique est là, précoce et naturel.
LE GRAND DÉTOUR ESPAGNOL
Mais c’est vers l’âge de 18 ans que tout bascule. La découverte de la carpe le mène sur les routes de France puis d’Espagne. « Je passais régulièrement en Espagne, je faisais le tour des plans d’eau de France, des rivières. Je partais en sessions une semaine, dix jours, un mois au bord de l’eau. » Une passion dévorante qui le conduit à passer quinze années à l’étranger.
Le tournant professionnel arrive par hasard, comme souvent les plus belles histoires. Claude Vallette, figure connue du milieu, lui demande un service : « Écoute, je suis dans la merde et j’ai besoin de quelqu’un pour emmener des gars pêcher au leurre. » Jimmy accepte, emmène les clients au silure le matin, à la carpe l’après-midi. « Ça a commencé avec une aiguille, un fil », se souvient-il. Une semaine, puis une autre, puis trois semaines… Sans le savoir, il vient de découvrir son futur métier.
Quinze ans plus tard, la crise espagnole le contraint au retour. Direction la France, passage du diplôme de guide de pêche, et lancement de son activité. « Ça fait 15 ans que j’ai commencé le guidage et je prends du plaisir à être guide de pêche. »

UNE PHILOSOPHIE UNIQUE : LA MULTI-TECHNIQUE
« Je suis bon à rien et mauvais à tout », lance Jimmy dans un éclat de rire. Cette boutade révèle en réalité une philosophie profonde qui va à contre-courant des tendances actuelles. Alors que le marché pousse vers l’hyper-spécialisation, JImmy Maistrello revendique la multi-technique.
« Aujourd’hui, on me dit souvent : ‘Tu as un couteau suisse’, mais c’est Christophe Garcia, l’ancien patron, qui avait dit ça. Il a dit : ‘Maistrello, c’est un Suisse. Il est capable de s’adapter à tout.' » Et c’est vrai. Jimmy navigue avec la même aisance entre le brochet au lac du Bourget, la truite en rivière de montagne et le sandre aux leurres souples.
Cette approche découle d’une conviction profonde : tout est complémentaire. « Pour moi, la base, c’est le coup. Quand tu maîtrises le coup, tu peux transférer beaucoup de choses vers d’autres techniques. Deuxième chose, c’est la truite. Quand tu sais pêcher en dérive, tu sais pêcher le sandre au leurre souple par exemple. »
L’exemple qu’il donne est parlant : « C’est très simple, tu rajoutes un 0,5 gramme sur une ligne, tu vas augmenter ton ratio de touches. Pourquoi ? Juste parce que tu as rajouté un petit plomb. » Ces subtilités, ces « petites choses mises bout à bout », font la différence selon lui.
LE PÉDAGOGUE : SA VÉRITABLE PASSION
Si Jimmy guide des adultes, c’est avec les enfants qu’il révèle sa vraie nature. Son année s’organise selon un rythme précis : « Quand c’est les vacances, je consacre 99% de mon temps aux enfants. En dehors des vacances et des week-ends, je suis avec les adultes. »
Chez lui, tout est pensé pour accueillir. La maison dispose d’une chambre dédiée, contrôlée par Jeunesse et Sport. « Aujourd’hui, il y a six gamins à la maison. Ils sont dans la chambre, ils sont sages parce qu’on a fait deux gros coups de pêche. » Il est 22h et ils dorment déjà, épuisés par une journée qui a commencé à 4h30.
Le concept est unique : des stages d’une semaine (700€ tout compris) où les enfants vivent littéralement chez Jimmy. « On a de grosses, grosses, grosses journées. C’est dément », reconnaît-il. Au programme : truite en montagne pendant deux jours en bivouac, brochet et sandre au lac du Bourget, puis carpe selon le niveau des participants.
« Ces gamins, je les vois grandir. Et comme ils grandissent, j’en ai emmené un au Costa Rica. Le cadeau de ses 18 ans, c’était un voyage avec moi au Costa Rica. » L’investissement émotionnel est total, les liens tissés pour la vie.
La clientèle vient de partout : « J’ai un gamin de Hong Kong qui vient en stage. Tu imagines ? » Cette notoriété, Jimmy l’a construite patiemment, sans calcul marketing. « Internet, les réseaux sociaux, les photos, les paroles, beaucoup de paroles aussi. »
LA RÉALITÉ ÉCONOMIQUE DU MÉTIER
Sur l’argent, Jimmy ne triche pas. « Je gagne de l’argent, c’est clair. Je gagne de l’argent parce que c’est mon métier. » Mais la réalité est moins glamour que l’image : « Aujourd’hui, je gagne moins de 1100 euros par mois. »
La saisonnalité pèse lourd : « Il faut quand même se rappeler qu’on a encore une saison, c’est un saisonnier. Quand je te dis que ma saison se termine en novembre, novembre, décembre, janvier, février, j’ai quand même quatre mois où je n’ai quasiment pas de salaire. »
Les charges s’accumulent : véhicule, carburant, URSSAF, matériel. « L’URSSAF, en fonction des déclarations que tu as à faire… Et quand on voit les jeunes sortir du centre de formation… » Jimmy forme régulièrement les futurs guides et observe leurs illusions : « Ils pensent tous que les guides de pêche sont tous milliardaires. »
Son conseil aux aspirants guides est sans détour : « Le meilleur conseil que je peux donner à un guide de pêche, c’est d’avoir une assise stable. Commencer par le commencement, avoir une assise stable, avoir une vie stable. Ne pas être trop limite. Avoir une femme derrière toi qui est capable de comprendre ta passion et qui est capable de t’aider à mener la barque. »
L’INNOVATEUR ASSUMÉ
Ce qui distingue Jimmy, c’est sa capacité à sortir des sentiers battus. « Moi, j’aime bien faire ma route et je fais ma propre expérience. Je suis toujours comme ça. J’aime bien faire, même si c’est un peu à l’envers, je vais y aller mais je vais chercher. »
Il raconte cette anecdote de compétition qui révèle sa méthode : confronté à un secteur qu’il juge pourri, il balance son spinner au fond par dépit. Résultat : un sandre de plus de 40 cm. « Je ramène mon spinnerbait vers la rivière, je prends un sandre et je fais un score de plus de 40. Puis je me suis dit, qu’est-ce que j’ai fait ? […] Je remets le spinner au fond de la rivière, le plus loin possible, et je le ramène comme une balle de fou. »
Cette approche contre-intuitive lui réussit : « Quand j’arrive sur un lac où on me dit ‘ici, c’est que du gros leurre’, je vais essayer de pêcher le plus petit possible. » Pas par esprit de contradiction, mais par volonté de comprendre : « J’aime bien partir de zéro pour être sûr de ne pas le regretter, mais être sûr d’avoir compris à la fin. »

DÉFENSEUR DE CAUSES CONTROVERSÉES
Jimmy n’esquive aucun débat, même les plus polémiques. Sur les truites arc-en-ciel, il prend une position tranchée : « Il y a beaucoup de gens qui critiquent la truite arc-en-ciel en disant non, c’est du poisson de merde. » Mais pour lui, le problème est ailleurs.
« Dans la truite arc-en-ciel, je vois quelque chose de bien. C’est que tout le monde est capable d’en prendre. » Son expérience de la compétition en Italie l’a convaincu : quand elles sont bien élevées et qu’elles ont été piquées plusieurs fois, ces truites deviennent « ultra difficiles à maîtriser. »
Sur le vif, autre sujet brûlant, sa position est nuancée : « Je suis pour le vif à 200%. Je suis contre son interdiction […] Mais d’un autre côté, je suis vraiment pour la sensibilisation et l’éducation de certains pêcheurs qui feraient mieux de regarder les conneries qu’ils font. »
Il pointe les abus : pêcher par 27-28°C avec des combats de dix minutes sur des poissons qui remonteront « tout gonflés » et mourront quelques mètres plus loin. « Ça, pour moi, ce n’est pas du no-kill, c’est l’antipode de ce que j’aime. »
LES RÉSEAUX DE LA RECONNAISSANCE
Le parcours de Jimmy est jalonné de rencontres qui ont compté. Chez Pure Fishing d’abord, aux côtés de Sylvain Legendre, Gaël Even, Laurent Poulain, Sébastien François. « On était un beau groupe […] on se retrouvait tous les week-ends. Il y avait 20, 25 compétitions, 30 compétitions par an. »
Ces années de compétition l’ont forgé : « Tu acquiers ce niveau de pêche, tu acquiers de la technique en étant confronté à de nouveaux milieux et en t’adaptant à ces nouveaux milieux. » Un apprentissage par la confrontation qui a payé avec notamment un podium mémorable face aux légendes du moment.
Aujourd’hui chez Gunki avec Jérôme Riffaud, Jimmy garde cette reconnaissance envers ceux qui l’ont aidé : « Si j’en suis à ce niveau aujourd’hui, c’est parce que derrière toi, tu as eu un Gaël, tu as eu un Sylvain, tu as eu un Christophe Garcia. » Son premier casting ? Un cadeau de Samir Kerdjou en compétition. Le deuxième ? De Sylvain Legendre. « Ces deux moulinets, je les ai encore. »
L’AUTHENTICITÉ COMME STRATÉGIE
Dans un monde où l’image prime souvent sur le fond, Jimmy Maistrello fait figure d’électron libre. « Quand tu es entier et quand tu fais les choses bien, généralement, tu arrives à ce que tu veux. » Sa recette ? « Être soi-même et investir 200% dans ce que tu fais. »
Cette authenticité transparaît dans chaque aspect de son métier. Avec les enfants : « Ces gamins de toutes classes sociales, de tous milieux. […] Que ton père soit milliardaire ou que ton père soit RMIste, tu auras le même stage. » Avec les clients adultes : « Tu manges le même pain, tu bois le même vin, c’est pareil. » Avec les concurrents : « Cette égalité pour moi, c’est la base parce qu’on est tous pareils. »
L’AVENIR EN QUESTIONS
À 46 ans, Jimmy continue d’évoluer. « Si je n’ai plus de plaisir avec les gens ou si je n’ai plus de plaisir à faire pêcher les gens, j’arrête. Je ferai autre chose parce que je ne veux pas que ça devienne une contrainte. »
Cette exigence de plaisir guide toutes ses décisions. « Je ne pourrais pas vivre sans toutes ces stages avec les gamins, voir les gamins aller à la pêche parce que c’est vraiment ma source de motivation. »
Face aux évolutions du secteur (multiplication des guides, pression sur les tarifs, digitalisation) Jimmy garde le cap : rester fidèle à ses valeurs, maintenir la qualité, transmettre sa passion. « Tout est possible, mais il faut se donner les moyens. »
Jimmy Maistrello incarne une pêche sans filtre, loin des codes du marketing moderne. Entre pragmatisme savoyard et passion communicative, il défend une vision artisanale du guidage où la transmission prime sur la performance pure. Un électron libre qui prouve que l’authenticité reste la meilleure stratégie dans un monde de plus en plus formaté.
SES CHIFFRES CLÉS
- 17 ans de guidage professionnel
- 15 ans passés à l’étranger
- 700€ le stage d’une semaine
- 200 cannes à pêche dans son stock
- 12 float tubes pour les animations
- 6 enfants maximum par stage
LA CITATION QUI LE RÉSUME
« Si je n’ai plus de plaisir avec les gens ou si je n’ai plus de plaisir à faire pêcher les gens, j’arrête. Je ferai autre chose parce que je ne veux pas que ça devienne une contrainte. »
🎁 Résultat du concours : RDV le 8 août