Pêche au coup : la leçon anglaise que les Français n’ont toujours pas retenue

Coup

Il y a des conversations qui vous font reconsidérer trente ans de pratique en deux heures. Celle avec Nicolas Béroud, rédacteur en chef du magazine Info Pêche et ancien rédacteur en chef de La Pêche et les Poissons, en fait partie. Pas parce qu’il livre des secrets, mais parce qu’il raconte comment une poignée de pêcheurs anglais a inversé, au milieu des années 80, la logique même de l’amorçage. Et parce que cette logique, quarante ans plus tard, reste largement ignorée par une bonne partie des pêcheurs au coup français.

Tout commence par une question idiote

Nicolas Béroud n’est pas né dans une famille de pêcheurs. Personne ne pêchait chez lui. Il a une dizaine d’années quand il trouve une vieille canne dans le garage de sa grand-mère, en Corrèze, au bord du lac du Chastang. Il gratte le sol, ramasse un ver de terre, met une ligne à l’eau et attend. Rien ne se passe, malgré une densité de poissons considérable.

Un voisin passe, s’arrête, et pose la question qui va décider d’une vie entière : « est-ce que tu as sondé ? » Le gamin ne sait même pas ce que le mot veut dire. Le voisin lui montre, on prend le fond, on règle la ligne, et la perche arrive dans la seconde.

C’est une anecdote minuscule, mais elle contient déjà tout ce qui sépare la pêche au coup des autres pêches : un paramètre changé, un résultat qui bascule. C’est précisément ce qui rend cette discipline si difficile à apprendre seul, et si passionnante quand on accepte d’y entrer.

Paris, capitale oubliée de la pêche au coup

On répète volontiers que la pêche au coup est une affaire du Nord. On a longtemps appelé la grande canne à emmanchement la roubaisienne, ce qui n’aide pas à corriger le cliché. La réalité historique est plus large : la région parisienne a été l’un des grands bassins de la discipline.

Il y avait une population ouvrière et artisanale nombreuse, qui allait pêcher la Seine et la Marne le week-end, souvent en famille. Nicolas Béroud avait quatre magasins de pêche accessibles à pied depuis chez lui, sans compter les grandes enseignes parisiennes et un grand magasin du centre qui consacrait un étage entier à la pêche et à la chasse. Les concours réunissaient 250 pêcheurs, et il y en avait plusieurs le même week-end. Les comités sportifs de la petite couronne fournissaient une grande partie de l’équipe de France.

Aujourd’hui, réunir 25 pêcheurs sur un concours relève de l’exploit. Moins de magasins, donc moins de vocations, donc moins de pêcheurs, donc moins de magasins. Le cercle est vicieux, et il explique en grande partie pourquoi les rayons pêche des grandes surfaces de sport comptent plus qu’on ne le croit : ce sont désormais les seuls endroits où quelqu’un venu acheter un ballon peut tomber par hasard sur une canne.

Un an de lettres pour comprendre les Anglais

En 1985, Nicolas Béroud prend le train jusqu’à Florence pour assister au championnat du monde. Il n’est pas journaliste, il n’est même pas encore pigiste. Il y voit les Anglais battre les Italiens chez eux, et il comprend qu’il lui manque quelque chose.

Sans internet, sans réseaux sociaux, sans le moindre contact outre-Manche, il achète un hebdomadaire de pêche anglais dans une librairie parisienne, le décortique au dictionnaire, puis envoie un courrier des lecteurs pour demander à correspondre avec des compétiteurs anglais. La lettre est publiée. Quatre ou cinq pêcheurs répondent.

De cette poignée de réponses naît un an d’échanges hebdomadaires avec un compétiteur de la région de Manchester. Chaque semaine, le compte rendu complet d’un concours part dans un sens : largeur du canal, profondeur, nature du fond, espèces présentes, poids nécessaire pour gagner, composition de l’amorce, tapis de terre, esches utilisées, poids de la ligne, chronologie des touches. Et chaque semaine, la réponse arrive avec une autre manière de voir le même problème. Les lettres mettaient huit à quinze jours à arriver. Il n’y a probablement pas de meilleure école.

La vraie leçon : mettre les poissons en compétition alimentaire

Si l’on ne devait retenir qu’une seule chose de cet échange, ce serait celle-là.

L’amorçage à la française consistait, et consiste encore souvent, à déposer beaucoup d’appât sur le fond pour attirer un maximum de poissons, puis à se débrouiller pour les faire mordre. Le problème est mécanique : une fois la table dressée avec tous les plats possibles, le poisson n’a plus aucune raison de se précipiter. Il devient sélectif, méfiant, difficile. C’est exactement pour cela que les Français ont développé une finesse de montage remarquable, des lignes de bijoutier, des diamètres minuscules, des plombées travaillées au dixième. Ils compensaient par la technique un problème qu’ils créaient eux-mêmes par l’amorçage.

La stratégie anglaise partait de l’inverse. On met volontairement très peu d’appât, de façon que les poissons présents se disputent le peu qu’il y a. Ils s’excitent, ils entrent en compétition alimentaire, et un poisson en compétition fait beaucoup moins attention au diamètre du fil, à la taille de l’hameçon et à l’équilibre du flotteur. On rappelle ensuite en permanence, en ajustant la quantité au rythme des touches et à la taille des poissons.

La phrase qui résume tout, et que Nicolas Béroud cite encore quarante ans plus tard : tu peux toujours ajouter des appâts, tu ne pourras jamais en retirer. Si tu en as mis trop au départ, c’est fini. Si tu n’en as pas mis assez, tu corriges en cours de pêche.

Cela vaut pour le canal, pour la rivière, pour l’étang, et cela vaut aussi au feeder. C’est sans doute l’erreur la plus répandue chez les pêcheurs au coup français, et c’est la plus facile à corriger : il suffit de commencer petit.

La coupelle, une invention qui a déplacé tout le reste

L’autre apport anglais tient dans un accessoire dérisoire. Les canaux de la région de Liverpool et de Manchester, creusés pour le transport du charbon comme ceux du Nord de la France, sont étroits, peu profonds et peuplés de poissons méfiants. Les Anglais y ont inventé la coupelle pour déposer les appâts précisément sur la berge opposée, sans bruit et sans dispersion.

L’important n’est pas la coupelle en elle-même, c’est ce qu’elle entraîne. Amorcer à la coupelle plutôt qu’à la main oblige à revoir les montages, la répartition des plombs, la longueur de bannière, le poids du flotteur. C’est la logique de fond de la pêche au coup : un seul paramètre modifié fait bouger toute la chaîne. On peut écrire un livre entier sur le seul plomb de touche, sur sa taille et sur sa distance à l’hameçon, parce que ces deux valeurs dépendent de l’esche, du parcours, des mouvements d’eau et du mode d’amorçage.

Le poids de l’hameçon, un détail qui n’en est pas un

Les compétiteurs de cette génération fabriquaient leurs propres hameçons. Pas pour obtenir de meilleures formes, ils étaient souvent moins réguliers que ceux du commerce, mais pour jouer sur le diamètre du fer, donc sur le poids.

La raison est physiologique. Les cyprinidés ne happent pas comme un carnassier, ils aspirent. Ils se placent à distance, créent un mouvement d’eau en ouvrant les ouïes et attirent l’esche. Plus l’hameçon est lourd, plus l’aspiration doit être puissante, et plus l’anomalie devient évidente pour un poisson qui sait très bien qu’un ver de vase ne pèse presque rien dans l’eau. Le poids de l’hameçon est donc un paramètre de discrétion à part entière, au même titre que le diamètre du fil.

Le method feeder, la porte d’entrée des nouvelles générations

La pêche au coup ne décroche pas parce qu’elle serait dépassée, elle décroche parce que la façon dont on l’a promue ne correspond plus au mode de vie des jeunes pêcheurs. Une grande canne à emmanchement demande un an de pratique pour être maîtrisée, une session longue, un poste fixe, beaucoup de matériel et beaucoup de préparation, pour des poissons rarement spectaculaires.

Le method feeder répond point par point à ces objections. On ouvre le pick-up, on lance, et l’on pêche. La précision n’est pas déterminante puisque l’hameçon se trouve à dix centimètres du tas d’appât : si le lancer suivant tombe trois mètres plus loin, un autre poisson viendra sur ce nouveau tas. Pas de coup à construire, sessions courtes, mobilité possible, matériel abordable, et des poissons valorisants comme la carpe, la tanche ou le barbeau.

Ce n’est plus vraiment de la pêche au coup au sens classique, c’est une chasse au poisson menée avec un petit tas d’appât. Dans les pays de l’Est, cette technique est déjà la plus pratiquée par les jeunes générations, loin devant les carnassiers. Il n’y a aucune raison que l’Ouest de l’Europe fasse exception.

Ce qu’il faut retenir

Trois idées suffisent à changer une saison de pêche au coup. Commencer léger et rappeler souvent, plutôt que de tout donner au coup d’envoi. Considérer que chaque paramètre modifié entraîne toute la ligne avec lui, et donc raisonner par ensemble cohérent plutôt que par accessoire. Et accepter d’aller voir ailleurs, chez les Anglais, les Italiens, les Belges ou les Hongrois, parce que la principale faiblesse de l’école française reste sa tendance à tourner en vase clos et à se stéréotyper.

Le meilleur conseil de Nicolas Béroud aux débutants n’est d’ailleurs pas technique. Allez sur un concours sans canne, installez-vous derrière un bon pêcheur, et notez. Combien de boules au départ, à quel moment il rappelle, quand il change de ligne, ce que cela produit. On apprend infiniment plus en observant qu’en pêchant, parce qu’assis à sa propre place, on ne voit jamais que sa propre pêche.