Tailles, coloris, animations, montages, vitesse de récupération : on a passé une heure avec Sylvain Legendre, consultant Fox Rage et ancien chef de produit de la marque, pour tout savoir sur le leurre qui a changé la pêche du brochet en pleine eau.
Un leurre qui a failli ne jamais exister (en France)
Quand on parle des leurres iconiques de la pêche du brochet moderne, le Réplicant de Fox Rage s’impose d’évidence. Pourtant, son histoire est loin d’être un long fleuve tranquille. À l’origine, c’est un Anglais, Dave Kellebrick, aujourd’hui disparu, qui a imaginé ce leurre prémonté pour pêcher les grands lacs britanniques et irlandais à la recherche de brochets profonds. À une époque où les pêcheurs français sortaient encore des poissons nageurs de 15 cm pour traquer le brochet, Dave Kellebrick mettait déjà en avant une approche « gros leurres » qui n’allait arriver chez nous qu’une bonne quinzaine d’années plus tard.
Mieux encore : quand Sylvain Legendre a pris ses fonctions de chef de produit chez Fox en 2015, le Réplicant Jointed figurait sur la liste des références à supprimer du catalogue. Le marché français de la pêche du brochet était alors confidentiel, Rage quasiment inexistant dans l’Hexagone, et le Jointed ne se vendait tout simplement pas. Sylvain a tapé du poing sur la table pour sauver ce leurre qu’il trouvait « différent, avec une nage sympa ». Avec le recul, on mesure à quel point cette décision a été structurante — non seulement pour Fox Rage, mais pour toute une catégorie de leurres qui a suivi.

Comment le Réplicant s’est imposé : la révolution de la pleine eau
L’explosion du Réplicant en France est intimement liée à l’émergence d’un nouveau style de pêche : la prospection rapide de la pleine eau. Avant lui, on pêchait le brochet principalement sur les cassures, avec des chats montés sur têtes plombées dont le poids, porté à l’avant du leurre, permettait de raser proprement les ruptures de pente. Le Pulse Shad — également créé par Sylvain — a été conçu spécifiquement pour cet usage : gros paddle faisant parachute, descente frénétique, parfait pour les cassures abruptes des lacs alpins.
Le Réplicant, lui, répond à une problématique radicalement différente : comment attraper les brochets suspendus entre deux eaux, loin du bord, sur les plateaux d’herbiers ou les grandes étendues sans structure apparente ? Avant l’arrivée du live scope, c’était une pêche aveugle : on ignorait combien de poissons étaient présents, où ils se tenaient exactement, voire s’il y en avait tout court. Le Réplicant offrait alors le meilleur outil pour battre efficacement du terrain à l’horizontale et déclencher ces poissons par ailleurs très difficiles à cibler.
Deux pêcheurs ont joué un rôle clé dans la popularisation du leurre en France. Kevin Hernandez d’abord, cette figure devenue légendaire du Léman qui a signé 100 brochets métrés en une saison à une époque où le live scope n’existait pas encore. Kevin commandait ses Réplicants directement en Allemagne — marché beaucoup plus mature que le nôtre à l’époque — et passait près de 300 jours par an sur le lac. Vincent Jacob ensuite, monomaniaque du Réplicant 23 Stickleback, capable de lancer toute la journée sur la même dérive pendant dix jours d’affilée avec le même leurre. C’est par ce bouche-à-oreille, alimenté par des résultats bruts, que le Réplicant s’est imposé comme une référence.
La gamme Réplicant : Jointed, Wobble, et tailles disponibles
La confusion est fréquente, alors mettons les choses au clair. La gamme Réplicant d’origine repose sur deux versions fondamentales :
Le Réplicant Jointed est multi-segmenté, avec une section souple reliant les parties du leurre. Cette articulation génère une nage extrêmement fluide, peu vibratile, idéale pour des récupérations rapides sur de grandes distances. C’est le modèle préféré de Sylvain, et pour cause : il supporte des vitesses très élevées et gagne même en efficacité quand on accélère.
Le Réplicant Wobble est un shad « classique » au paddle massif qui brasse beaucoup d’eau. Sa nage est plus vibratile, plus agressive, et il est optimal pour des récupérations plus lentes, plus près du fond, ou dans des eaux chargées où les brochets doivent détecter le leurre à courte distance.
Les tailles disponibles couvrent un spectre impressionnant. Le Wobble commence dès 7,5 cm, passe par les classiques 14, 18, 20 et 23 cm, et monte maintenant jusqu’au 27 et au 32. Le poids varie de 10 grammes pour le plus petit jusqu’à 425 grammes pour les versions les plus extrêmes. Point crucial pour les nouveaux utilisateurs : le poids indiqué sur l’emballage correspond au poids total du leurre prémonté, hameçons et plombée intégrée compris. Pas besoin de rajouter une tête plombée — c’est toute la philosophie du leurre.
Plus récemment, Fox Rage a développé une ligne de Réplicants ultra-réalistes, basés sur des scans 3D de vrais poissons (perche, gardon, petit brochet, silure). Sylvain, historiquement peu fan du réalisme à tout prix, reconnaît que certains de ces modèles — notamment l’imitation de petit brochet en 15 et 20 cm — sont d’excellents leurres au-delà de leur esthétique.
La vitesse de récupération : le secret n°1 du Réplicant
S’il fallait retenir un seul enseignement de cette masterclass, ce serait celui-ci : le Réplicant se ramène vite. Beaucoup plus vite que ce que l’intuition suggère.
La plupart des pêcheurs qui disent « le Réplicant ne prend pas » tombent dans le même piège : ils regardent la nage sensuelle et ondulante du leurre en action lente et en déduisent qu’il faut le ramener doucement. C’est une erreur. Sylvain raconte une anecdote édifiante tirée de la Lucio Cup en Espagne, où son équipe et celle des autres partenaires Fox dérivaient côte à côte sur un grand plateau d’herbiers, avec exactement le même modèle de Réplicant dans le même coloris. Seule variable : la vitesse de récupération. Résultat — 7 à 9 brochets pour Sylvain et son binôme, contre un seul pour l’équipe voisine.
Cette obsession de la vitesse se retrouve dans tous les aspects de la pêche. Sylvain a pour habitude d’accélérer la récupération à mesure que le leurre se rapproche du bateau, un réflexe qu’il exécutait intuitivement depuis des années et que le live scope a fini par valider visuellement : quand un brochet déclenche un suivi, il accélère. Le pêcheur doit donc accélérer aussi, contre-intuitivement, pour maintenir le déclencheur. Tenter de ralentir pour « laisser le temps au brochet d’attaquer » revient le plus souvent à le voir faire demi-tour à deux mètres du bateau.
Autre principe corrélé : plus un poisson démarre de loin avec l’intention de dégommer le leurre, plus il y a de chances qu’il tape franchement. Un brochet qui suit le leurre trois mètres au-dessus a moins de latitude pour analyser, il part en réflexe, et c’est exactement ce qu’on cherche. C’est aussi pourquoi le Jointed, plus horizontal et plus rapide, est si redoutable au-dessus des herbiers à deux mètres cinquante d’eau.
Conditions d’utilisation : quand et comment sortir le Réplicant
Dans la boîte à outils d’un pêcheur de brochets, le Réplicant Jointed a une fenêtre d’usage précise : eau tempérée, de l’ouverture jusqu’à la fin de l’automne, là où les poissons sont actifs et réactifs à la vitesse. Sur les pêches vraiment hivernales, où le métabolisme du brochet ralentit, l’intérêt d’une vitesse élevée diminue considérablement.
Le Wobble, plus lent dans son approche, s’utilise différemment : on le laisse plus volontiers descendre au fond, on le ramène à cranquer plus près du sol, et il convient mieux aux eaux chargées où les brochets ont besoin d’un leurre vibratile pour localiser leur cible. Il est aussi moins sensible à la profondeur maximale : on peut l’utiliser sur des zones plus creuses, là où le Jointed trouvera son terrain de jeu idéal au-dessus des herbiers de 1 à 4 mètres.
Clarté de l’eau : plus elle est claire, plus on privilégie le Jointed en récupération rapide. Plus elle est chargée, plus on s’oriente vers le Replicant Wobble avec une vitesse modérée. La visibilité dicte à la fois le choix du modèle et celui du coloris.
Luminosité : les changements brusques (coup de soleil après un nuage, passage à l’ombre) sont des moments clés. Sylvain recommande d’avoir un coloris translucide à paillettes prêt à être monté pour ces fenêtres courtes mais productives.
Coloris : les incontournables
Sylvain n’est pas un maniaque des coloris et assume une approche simple : avoir quelques teintes de base qui couvrent les principales conditions, sans chercher à collectionner dix versions du même leurre.
Le FT (Fire Tiger) reste une valeur sûre universelle pour le brochet — il fonctionne en toutes circonstances, en particulier dans l’Hermine et sur les eaux légèrement chargées. Les translucides à paillettes sont idéaux pour les changements de luminosité et les eaux claires. Les verts sombres se prêtent à merveille à la pêche au-dessus des herbiers. Enfin, les combinaisons noir/orange/doré sont redoutables dans les eaux tanniques acides — typiques de l’Irlande ou de certains lacs du Centre de la France, où une eau qui paraît noire est en réalité parfaitement claire.

Sur la question de l’UV, Sylvain reste mesuré : oui, les coloris UV peuvent apporter un plus dans certaines conditions, mais ce n’est pas un critère de sélection prioritaire. La couleur globale et sa cohérence avec le milieu priment sur le caractère UV.
Le montage : canne, tresse, bas de ligne
Voici le setup standard recommandé par Sylvain pour pêcher efficacement au Réplicant en taille brochet (18 à 23 cm) :
Canne : une Fox Rage Pro Series 20-90 pour les Réplicants 14 à 20 cm, et une 40-120 (modèle « Réplicant Special ») pour les 23 cm et au-delà. La longueur idéale oscille autour de 2,40 m à 2,50 m — un levier suffisant pour lancer loin et ferrer efficacement après de longues bannières. L’action doit être un compromis entre progressivité (pour le lancer) et fermeté (pour le terrage), sans jamais être trop raide sous peine de multiplier les décrochés.
Tresse : pas besoin de finesse. On est sur des pêches rugueuses de prospection, avec des bas de ligne fluorocarbone épais. Une tresse conséquente fait parfaitement le job.
Bas de ligne : 1 mètre de fluorocarbone en 90/100, dans 90 % des cas. Relié directement à la tresse, sans tresse de rupture — les pêches au Réplicant se font trop vite et trop haut dans la couche d’eau pour que cette subtilité ait une utilité.
Nœud d’agrafe : Sylvain noue systématiquement son bas de ligne avec un nœud d’agrafe. Ça laisse de la liberté au leurre, c’est hyper solide, et ça permet de changer de leurre sans refaire un nœud. Important : on ne met pas d’émerillon baril sur le triple ventral. Sylvain ne l’a jamais trouvé nécessaire, et la version 360 qui existait sur certains Réplicants a même été retirée pour cause de fragilité.
Hameçons et petits ajustements
Les Réplicants sont montés avec des Armapoint, hameçons fabriqués spécifiquement pour Fox Rage. La qualité est au rendez-vous, mais deux ajustements valent d’être connus.
Couper le simple du dos : contre-intuitif mais recommandé par Sylvain sur les populations de brochets entre 60 et 80 cm. Ces poissons ont tendance à se prendre le simple dorsal dans le palais, ce qui n’est pas idéal pour leur santé. Couper cet hameçon n’enlève rien à l’efficacité du leurre : le triple ventral est idéalement positionné, les brochets attaquent 90 % du temps par en dessous sur un leurre à cranquer, et le leurre est aspiré intégralement dans la gueule dans l’immense majorité des cas.
Remplacer le triple ventral par un BKK UVO rouge : plus esthétique qu’efficace selon Sylvain lui-même, mais le petit point rouge peut avoir son rôle déclencheur dans certaines conditions et personnalise le leurre pour matcher son coloris.
Pince coupante dans le gilet : règle absolue. Quand on pêche avec des leurres munis de gros triples, et qu’on manipule des brochets qui gigotent, un accident de piquage est vite arrivé. La pince coupante permet de sectionner la courbure d’un hameçon planté plutôt que de forcer, que ce soit dans un doigt ou dans la gueule d’un poisson.
Lester le Réplicant : pourquoi et comment
Même si le Réplicant est prémonté, il est parfois pertinent d’ajouter un John Weight sur l’anneau ventral dédié (la petite boucle visible sous le ventre). Deux raisons possibles :
- Pêcher plus creux : si la couche d’eau à prospecter est plus profonde que la plage de nage naturelle du leurre.
- Pêcher plus vite sans remonter en surface : paradoxalement, c’est le cas le plus fréquent. Quand on veut augmenter la vitesse de récupération au-delà de ce que la flottabilité naturelle permet, un petit lest évite au leurre de « planer » vers la surface.
Il arrive à Sylvain de lester un Jointed même dans 1,50 m d’eau, simplement pour maintenir une profondeur d’évolution stable à haute vitesse.

Pourquoi l’avoir dans sa boîte
Dans l’arsenal d’un pêcheur de brochets moderne, certaines catégories de leurres sont incontournables : un spinnerbait, un chatterbait, un shad, un jerkbait. Pour Sylvain, un Réplicant Jointed fait partie de cette liste non-négociable. Les raisons s’accumulent :
- Rapport qualité-prix exceptionnel : 13 à 14 € pour un leurre prémonté avec deux hameçons de qualité.
- Accessibilité débutant : sortir du paquet, nouer, lancer. Pas besoin de maîtriser une animation complexe.
- Durabilité : on peut faire 50 à 60 brochets avec le même Réplicant sans qu’il rende l’âme.
- Polyvalence géographique : même sur les zones peu pêchées où les brochets sont habitués aux vibrations des shads classiques, le Jointed arrive avec une signature nouvelle qui fait la différence.
Le Réplicant a par ailleurs influencé toute une génération de leurres chez la concurrence — les Sucker Punch d’Illex, les Ricky the Roach de Westin, et bien d’autres, descendent plus ou moins directement de cette philosophie. Un signe qui ne trompe pas sur la place qu’il occupe dans l’histoire contemporaine de la pêche du brochet.
Ce qu’il faut retenir
Le Réplicant est un leurre de prospection pure, conçu pour battre efficacement de grandes étendues de pleine eau et déclencher des brochets suspendus entre deux eaux. Sa version Jointed excelle dans les récupérations rapides au-dessus des herbiers, sa version Wobble dans les approches plus lentes et plus profondes. La clé de son efficacité réside dans une vitesse de récupération bien plus élevée que l’instinct ne le suggère, doublée d’accélérations stratégiques en fin de récupération pour déclencher les suivis.
Monté sur une canne adaptée (20-90 ou 40-120), avec un bas de ligne fluorocarbone en 90, noué sur une agrafe, c’est un outil simple, fiable, durable et redoutablement efficace. À l’ouverture ou en plein été, il a sa place dans toutes les boîtes.
Cet article est la retranscription synthétisée de l’épisode du podcast « Tous des Tom Sawyer » consacré au Réplicant, enregistré avec Sylvain Legendre, consultant Fox Rage. Pour retrouver l’épisode complet en vidéo ou en podcast, rendez-vous sur la chaîne YouTube TDTS ou sur Acast, Spotify et toutes les plateformes d’écoute.