Il y a des invités dont le parcours se raconte en dix minutes. Celui-ci a demandé près de quatre heures, et on n’aurait pas pu faire plus court. Julien Lajournade est rédacteur en chef du magazine Voyages de Pêche, un titre que tous les pêcheurs français ont déjà eu entre les mains. Mais avant le magazine, il y a eu quinze ans de terrain : guide en Afrique de l’Ouest, à Madagascar, dans des camps de pêche accessibles uniquement en bateau, à une époque où organiser un voyage de pêche voulait dire écrire à une boîte postale et attendre une réponse pendant des semaines.
Cet épisode n’est pas un guide technique. C’est un récit, et une plongée dans les coulisses d’un milieu dont on ne voit habituellement que les photos de poissons.
Qui est Julien Lajournade
Originaire de Saint-Étienne, d’une famille béarnaise avec un grand-père pêcheur de truite, il a fait ses premières armes sur la Loire, au sandre l’hiver et au chevesne l’été. Rien qui laissait présager la suite. À vingt-deux ans, il travaille dans une agence de voyages parisienne où il s’ennuie, et décide de forcer un peu la chance.
Il pousse la porte d’un magasin de pêche parisien tenu par Sacha Tolstoï, alors président du Big Game Fishing Club de France, et demande comment on devient guide de pêche à l’étranger. Il en ressort avec un numéro de téléphone griffonné sur un bout de papier. Une semaine plus tard, il est dans un avion pour le Sierra Leone, sans qualification, sans expérience de la pêche en mer, sans rien. Il travaille aujourd’hui pour le magazine depuis 1999 et en est le rédacteur en chef depuis 2003.
Ce que l’épisode raconte
Les débuts, sans filtre. Affûter les hameçons, remplir les réservoirs, nettoyer le matériel, porter les affaires des clients. C’est le vrai point de départ du métier, et l’épisode démonte assez efficacement le fantasme de la belle vie au soleil. Sur les guides français partis tenter l’aventure à l’étranger, son constat est net : très peu ont tenu plus de deux ou trois saisons.
Le Sierra Leone et les tarpons géants. L’île de Sherbro, à vingt heures de bateau du premier hôtel, où l’on dormait sur un bateau-hôtel faute de lodge, et où pratiquement tous les records du monde de tarpon ont été battus en quelques années. Un petit tarpon, là-bas, pesait soixante kilos. L’épisode raconte aussi le départ précipité du pays quand la guerre civile libérienne a débordé la frontière.

Les Bijagos comme laboratoire du matériel. La Guinée-Bissau au tout début des années quatre-vingt-dix, quand le popper venait juste d’arriver et qu’on pêchait des carangues avec du nylon en trente centièmes et des moulinets qui ramenaient soixante-dix centimètres par tour. Les anneaux brisés s’ouvraient, les hameçons s’ouvraient, les agrafes ont été abandonnées les premières. La confrontation avec ces poissons tropicaux a directement accéléré la modernisation du matériel qu’on utilise aujourd’hui, y compris en eau douce.
Le basculement vers le no-kill. Un passage important, et raconté sans complaisance. La pêche des gros requins tigres et marteaux dans l’archipel, spectaculaire et devenue insoutenable, avec des femelles pleines ouvertes sur la plage. Puis la découverte des grands tarpons, qui a détourné tout le monde de cette pêche. Julien explique aussi pourquoi le poisson gardé pour l’équipage et le personnel d’un camp n’est pas la même question que le poisson gardé pour la photo.
Les découvertes. Les îles Andaman, dans le golfe du Bengale, ouvertes à la pêche sportive par un dentiste passionné de yoga qui avait cassé sa canne dans le port et qui est allé acheter un bateau à Singapour pour rejoindre l’archipel seul. La pêche y a été telle qu’au septième jour, l’équipe a demandé à ne plus voir de carangues : ils avaient arrêté de compter au-delà de deux cent cinquante GT. Puis Oman, découvert grâce à un lecteur bahreïni, où sa première carangue prise est aussi la plus grosse de sa vie, après deux casses consécutives sur des poissons encore plus gros.
Le vrai budget d’un voyage de pêche. C’est peut-être la partie la plus utile pour qui envisage un premier départ. Son constat : quand on part de zéro, l’équipement coûte souvent plus cher que le voyage lui-même, et un ensemble sérieux se chiffre autour de mille cinq cents euros. Ceux qui pensent que le magazine exagère pour faire plaisir aux annonceurs cassent tout en deux jours et finissent à quémander du matériel aux copains. Il donne aussi ses destinations pour un premier voyage, celles où la mer est calme, où l’on touche à plusieurs techniques et où l’on peut se faire prêter du matériel.
Une mise en garde utile. Sur les organisateurs improvisés qui recrutent des groupes sur les réseaux sociaux : en France, vendre un voyage suppose une licence d’agent de voyages, et la question de savoir si le prestataire sur place est assuré n’est pas un détail.
L’accident. Un retournement de bateau à Madagascar, alors qu’il était guide, avec des clients à bord. Tout le monde s’en est sorti, mais le récit est éprouvant et il ne le raconte pas souvent. Il en tire un message très direct sur les gilets de sauvetage, sur la difficulté réelle de secourir quelqu’un en mer, et sur la vitesse à laquelle tout bascule. Ce passage vaut à lui seul l’écoute pour quiconque sort en bateau, y compris à trois cents mètres de la cale.

L’aventure commence beaucoup plus près qu’on ne croit
C’est le fil rouge de l’épisode, et sans doute ce qu’il faut en retenir. Pour lui, l’exotisme ne commence pas à dix mille kilomètres. On peut vivre un vrai voyage de pêche en Espagne, au Maroc, en Irlande ou dans le nord de la Suède, en partageant les frais à deux ou trois, en dormant simplement, et en rentrant avec des souvenirs qui valent ceux des Seychelles.
Il raconte d’ailleurs le récit d’un lecteur parti en famille aux Seychelles, resté sur les îles centrales avec un simple ensemble en lancer léger, qui a pêché trois ou quatre fois deux heures depuis le bord avec son fils de dix ans, et qui en est revenu mordu à vie. Et quand on lui demande son spot préféré, après une carrière passée à parcourir le monde, il répond la Bretagne nord et le Cotentin, à pied dans les rochers, au bar.
Repères de l’épisode
Pour ceux qui veulent piocher, voici les grandes séquences dans l’ordre : les origines et le départ pour le Sierra Leone, l’apprentissage du métier de guide, les Bijagos et l’évolution du matériel, le sujet des requins et du catch and release, Madagascar et les premières GT, l’arrivée au magazine et les coulisses de la presse pêche, comment se choisit et se prépare un voyage, les découvertes des Andaman et d’Oman, l’accident de bateau et la sécurité, puis les questions de fin sur les poissons, les destinations et les pêcheurs qui l’inspirent.
Le cadeau pour les auditeurs
Julien a accepté de faire un geste pour ceux qui écoutent l’épisode jusqu’au bout. Pour tout abonnement à Voyages de Pêche accompagné d’un mot signalant que vous venez de la chaîne, l’équipe ajoute un numéro supplémentaire au lieu de six, ainsi que deux leurres de surface.
Pour aller plus loin
Le pêcheur qui l’inspire, et dont il recommande vivement la lecture, est Pierre Clostermann : as de la chasse de la Seconde Guerre mondiale, pêcheur pionnier, et auteur de livres qui montrent que beaucoup de ce qui nous fait rêver aujourd’hui avait déjà été vécu il y a soixante ans, avec des barques à rames et des cannes cinq fois plus lourdes que les nôtres.