Younes Gonzales : pourquoi il a arrêté la pêche à la carpe (et le no-kill)
Figure de la pêche à la carpe depuis 2011, Younes Gonzales a disparu des réseaux le jour de ses 40 ans. Dans Tous des Tom Sawyer, il explique pourquoi il n'assume plus le no-kill, sa reconversion au carnassier et l'association Les Bracasses.
Pendant une quinzaine d’années, Younes Gonzales a été l’un des visages de la pêche à la carpe en France : des poissons de 25 kilos photographiés comme des œuvres d’art, des couvertures de magazines, des films tournés au Maroc et sur la Columbia River. Puis, le jour de ses 40 ans, il a quitté les réseaux sociaux sans explication. Dans cet épisode de Tous des Tom Sawyer, il raconte pour la première fois pourquoi, et la réponse va bien au-delà d’une lassitude : il n’assume plus le no-kill tel qu’il l’a pratiqué, et il se reconvertit au carnassier avec une règle qu’il s’est fixée seul.
L’échange dure deux heures et traverse toute la carrière d’un carpiste : les débuts à Mazamet, les règles non écrites du milieu, les amorçages à 20 kilos de bouillettes, les clashs et une convocation à la gendarmerie, la rencontre avec le réseau Carp Crossing, les tournages avec Zone 300, puis le basculement. Cet article reprend l’épisode dans l’ordre, sans prosélytisme, comme Younes l’a demandé.
Ce qu’on apprend dans l’épisode
Younes a grandi à Mazamet, dans le Tarn, sans aucun pêcheur dans la famille. Après le divorce de ses parents, son père, qui ne savait pas quoi faire d’un gamin le week-end, l’emmène au bord de l’eau, où il apprend au contact des petits vieux du coin. Premières carpes à la boule de semoule, pêche au coup au moulinet, et surtout les cassettes VHS de Jean Desqué qu’il se passe en boucle : l’esprit compétition, le bricolage, les blagues à la Bérurier. Une véritable passion, puis la coupure de l’adolescence, les copains, les sorties, les études.

Le retour se fait à 23 ans, par hasard, quand un ami lui propose une session de carpe. Younes, qui a toujours eu le goût des beaux objets, s’équipe avant même de savoir pêcher : trois cannes, un biwi, du matériel haut de gamme. Première carpe de sa nouvelle vie : 20 kilos, prise sur le moulinet d’un copain. Le genre de poisson qui vous enferme dans la passion pour quinze ans.
Ce qui suit, c’est l’ascension classique d’un carpiste médiatisé : les forums, les photos travaillées (Younes a une culture de l’image héritée du rap et de la photographie), les premiers articles, les premiers sponsors, puis les magazines et les films. Et en filigrane, tout ce qui ne se voit pas sur les photos.
Les règles non écrites du monde carpiste
Si vous ne pêchez pas la carpe, cette partie de l’épisode vaut à elle seule le détour. Younes décrit un milieu avec ses codes, appris sur le tas et souvent à ses dépens : on ne dit pas le nom du lac, on ne dit pas le poids, on ne pose pas devant un élément reconnaissable du paysage. Une photo prise devant un buisson identifiable, c’est la garantie que quelqu’un retrouve votre spot et vienne pêcher à dix mètres de vous, voire sur votre coup pendant que vous dormez. Ces pêcheurs opportunistes, Younes les appelle les « crabes », et il en a croisé beaucoup.
Il raconte aussi comment on apprend à ménager le poisson quand personne ne vous l’enseigne : le tapis de réception, l’eau versée sur les ouïes, le temps hors de l’eau le plus court possible. Des gestes qu’il a mis des années à acquérir, et qui pèseront lourd dans la suite de son histoire.
Les clashs font partie du paysage. Younes évoque une embrouille avec un autre pêcheur en 2015, qu’il refuse de nommer, et surtout une convocation à la gendarmerie pour une histoire de pêche, le genre d’épisode qu’on n’imagine pas derrière les belles photos. Il parle sans détour de la notoriété, du besoin de validation, et de ce que ça fait de savoir qu’une partie du milieu ne vous aime pas.
Amorcer 20 kilos de bouillettes : les chiffres d’un carpiste
Younes donne les ordres de grandeur de ses amorçages longue durée : jusqu’à 20 kilos de bouillettes par session sur ses meilleures années, sur des coups qu’il entretient et qu’il va parfois vérifier en plongée. Yann lui pose la question qui fâche : est-ce que ça pollue ? Younes répond sur la composition des bouillettes, sur ce qu’il en reste au fond, et sur l’évolution de sa pratique vers une seule nuit de pêche puis une zone qu’on laisse respirer.
Il aborde aussi, dès cette partie de l’entretien, une question qui reviendra plus tard : la médiatisation a-t-elle un impact sur les poissons ? Un poisson connu, photographié, nommé, est un poisson que tout le monde veut prendre, et donc un poisson pris beaucoup plus souvent que les autres.
Carp Crossing, Zone 300 et les films
La rencontre avec Edskins et le réseau Carp Crossing change l’échelle. Younes entre dans le circuit des magazines et des marques, croise Stéphane Gonzales de Media Carp, et participe aux films de Zone 300 : La perle du Maroc, River Manest, puis un tournage sur la Columbia River à la recherche de l’esturgeon blanc. Il raconte les coulisses de ces tournages, le stress, la pression du résultat, et le moment où il n’a plus voulu se filmer lui-même.

C’est aussi la période où la passion devient un boulot. Younes décrit sans dramatiser ce que ça lui a coûté en sommeil et en sérénité, et la façon dont l’obligation de produire a fini par abîmer le plaisir d’être au bord de l’eau.
Le jour de ses 40 ans : trois poissons abîmés
Le basculement a une date et un lieu. Le jour de ses 40 ans, au bord de l’eau, Younes prend trois carpes d’affilée, toutes abîmées : bouches déchirées, barbillon arraché sur l’hameçon. Trois poissons qu’il connaît, qui ont été pris et repris, parfois par lui. Il range ses cannes et ne les ressortira pas pour la carpe.
Sa réflexion sur le no-kill est le cœur de l’épisode, et elle mérite d’être écoutée en entier plutôt que résumée. En substance : relâcher un poisson pour le reprendre dix fois, le photographier, le peser, le médiatiser, ce n’est pas le protéger. Younes dit qu’il n’assume plus cette pratique, pas qu’elle est condamnable chez les autres. Il insiste là-dessus à plusieurs reprises et refuse toute posture de donneur de leçon.
Sa règle aujourd’hui : il ne pêche que pour prélever, dans une fenêtre de capture (ni les petits, ni les gros géniteurs), et il arrête de pêcher quand il a ce qu’il faut pour manger. Ce qui l’amène au carnassier, à la pêche à vue, au black-bass en surface, et à une pêche en autonomie : randonnée, bivouac, une canne, un sac.
Les Bracasses et le déchet par sortie
L’autre engagement de Younes, c’est Les Bracasses, une association de pêcheurs qui organise des nettoyages de plans d’eau et de berges. Il cite le chiffre de 20 tonnes de déchets ramassés par l’association. Et il propose une règle simple à tous ceux qui écoutent : un déchet par sortie. Un seul, à chaque fois qu’on va pêcher. Ça ne change pas le monde, mais multiplié par le nombre de pêcheurs en France, ça fait beaucoup de berges propres.
L’épisode se termine sur une note plus sombre : PCB, PFAS, mercure, ce qu’on trouve dans les poissons qu’on mange et ce que ça dit de l’état des rivières. Younes n’a pas de réponse, et il ne prétend pas en avoir.
Pourquoi cet épisode compte
Tous des Tom Sawyer a déjà reçu des carpistes, des compétiteurs qui ont arrêté la compétition, des guides qui ont tout vendu. Mais c’est la première fois qu’un pêcheur médiatisé explique, de l’intérieur, pourquoi il a cessé de croire en la pratique qui a fait sa notoriété. Que vous soyez d’accord ou non avec lui, c’est un témoignage rare, et une invitation à regarder honnêtement ce que nos poissons subissent entre deux photos.
Et vous, le no-kill, vous l’assumez ?
Younes a pris le risque de dire ce que beaucoup pensent tout bas. Dites ce que vous en pensez en commentaire sous la vidéo, Yann lit tout, y compris les désaccords.
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Le matériel cité dans l'épisode
- Younes Gonzales sur Instagram : [lien]
- Les Bracasses : [lien]
- Épisode Stéphane Gonzales (Media Carp) : [lien]
